Interrogé sur ces écoutes par les juges d’Evry, Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter assurent qu’il s’agissait simplement de "trouver une solution" auprès des familles marocaines des personnes concernées. Le chargé d’affaires de l’ambassade du Maroc, que nous avons contacté, dément, lui, avoir évoqué les affaires de Corbeil-Essonnes lors de ce fameux déjeuner…

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Quels éventuels services peut bien attendre Serge Dassault de la part des Marocains ? En quoi l’ambassade peut-elle « s’occuper » de ces « loustics » de Corbeil, pour reprendre une expression employée par le sénateur de l’Essonne sur procès-verbal ? Devant les magistrats, l’avionneur dit tout ignorer de cette histoire.

Déclaration sur procès-verbal du 14 octobre 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

Je ne suis pas dans le coup. Je n’y suis pour rien, assure Serge Dassault.

Si le sénateur UMP souhaitait voir l’ambassadeur du Maroc, c’était simplement pour s’informer "sur la situation économique du pays, comme avec tous les ambassadeurs", dit-il.

Confronté aux propos du maire de Corbeil sur les "loustics", Fatah Hou, Rachid El Madhi et Mamadou Kébé, Serge Dassault tente une explication.

Déclaration sur procès-verbal du 14 octobre 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

Je pense qu’il était question de les amener sur le sol marocain, dit l’avionneur. Qu’ils aillent au Maroc dans leur famille et qu’on n’en entende plus parler à Corbeil. Je n’étais au courant de rien. On n’allait pas les mettre en prison ! Pourquoi ça a tellement d’importance pour vous, ce truc là ? »

De toute façon, « il ne s’est rien passé, conclut Serge Dassault. Ça n’a aucun intérêt. Je ne vois pas pourquoi Jean-Pierre [Bechter] a fait cela. C’est idiot.

Contacté, l’avocat de Serge Dassault, Jean Veil, n’a pas souhaité nous répondre.

De son côté, entendu le 26 juin 2013 par les enquêteurs, Jean-Pierre Bechter dément toute intention malveillante.

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

L’idée était de faire cesser les pressions de Fatah Hou, [Mamadou] Kébé et Rachid El Madhi sur Serge Dassault, assure le maire de Corbeil. Nous n’avons pas revu ce diplomate et il ne s’est rien passé. (...) Il (Riad Ramzi) nous a répondu : « Si vous me donnez les noms on verra ce qu’on peut faire ». L’idée était de prévenir les familles que les enfants déconnaient.

Pourtant, au téléphone, Jean-Pierre Bechter donne l’impression de jubiler en apprenant que l’ambassadeur du Maroc est aussi un spécialiste des questions sécuritaires.

Ecoute téléphonique du 14 février 2013, 19h06

Telephone
Telephone © Radio France

Le nouvel ambassadeur [Chakib Benmoussa, en poste depuis décembre 2012], vous serez content de l’entendre, c’est l’ancien ministre de l’Intérieur ! », lance Jean-¨Pierre Bechter à son directeur de la jeunesse et des sports.

Lorsqu’il est entendu par les juges d’Evry, Jean-Pierre Bechter tempère son propos.

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

C’est vrai que comme on nous annonçait qu’il était l’ancien ministre de l’Intérieur, on s’est dit qu’il y aurait une solution, explique le maire de Corbeil. (...) Je pensais que par miracle, [les marocains] allaient nous trouver une solution. On voit bien que c’était mission impossible.

Quant au directeur des sports et de la jeunesse, Machiré Gassama, il estime que cette intervention devait simplement servir à dénouer pacifiquement la situation :

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

L’ambassadeur du Maroc devait intervenir auprès des parents de Fatah [Hou], déclare Machiré Gassama. Pour moi, c’était une médiation. Pour les Marocains ou les Africains, c’est plus facile de discuter avec eux.

Jean-Pierre Becher : "C’était juste de la médiation"

Jean-Pierre Bechter
Jean-Pierre Bechter © Max PPP

Interrogé par France Inter, le lundi 16 décembre 2013, autour d’un café parisien, en présence de son avocat, Sébastien Schapira, Jean-Pierre Bechter, confirme la version donnée aux enquêteurs : "Nous avons l'habitude de rencontrer les ambassadeurs pour parler des relations bilatérales, nous explique le maire de Corbeil-Essonnes. À la fin du déjeuner on a demandé si on pouvait bénéficier d'une médiation [des Marocains] avec la famille de trois habitants de Corbeil".

Curieuse démarche, tout de même ? "Dans toutes les villes de France il y a des médiateurs, répond Jean-Pierre Bechter. Cela consiste surtout à faire appel aux familles, aux parents, qui arrivent à faire entendre raison aux enfants donc c'était une démarche tout à fait naturelle."

Pour minimiser peut-être l’importance de ces discussions avec le Maroc, Jean-Pierre Bechter nous assure que "malheureusement" il s’est aperçu que les trois [personnes] en question n'étaient pas Marocains mais Algériens. Donc, tout ça ne servait strictement à rien", conclut Bechter.

Vérification faite auprès des intéressés, Fatah Hou et Rachid El Madhi ont bien la double nationalité franco-marocaine. Rachid El Madhi, se rend régulièrement au Maroc pour ses activités professionnelles (il se dit journaliste et "expert en développement humain", et travaille à des projets associatifs entre la France et le Maroc). A l’époque, Fatah Hou explique qu’il avait aussi le projet de monter une société au Maroc.

Fatah Hou avait réservé un billet d’avion pour le 5 mars.

"On a demandé si on pouvait bénéficier d'une médiation": Jean-Pierre Bechter

"J’ai vu Monsieur Dassault, dans un cadre amical"

En revanche, pour le chargé d’affaires de l’ambassade du Maroc, Riad Ramzi (que nous avons contacté le 11 décembre 2013), ces discussions sur les "affaires" de Corbeil-Essonnes n’ont tout simplement jamais existé : "[Serge Dassault] ne m’a rien demandé du tout, nous déclare Riad Ramzi. Il n’a jamais été question de quoi que ce soit [avec des habitants de Corbeil]. De toute façon, je ne peux rien faire. Ce n’est pas mon rôle."

Dans ces conditions, quelle était l’objet de cette rencontre à l’ambassade du Maroc ? "J’ai vu Monsieur Dassault, dans un cadre amical, c’est tout, nous répond Riad Ramzi. Comme je venais juste d’arriver en France, en septembre dernier, je voulais rencontrer un certain nombre de personnes, y compris des capitaines d’industries et des responsables politiques… J’ai été reçu par Monsieur Dassault, dans ce cadre là. Nous avons parlé des relations entre le Maroc et la France, des avions… de choses et d’autres. Et puis, de toute façon, cela ne vous regarde pas !"

Fatah Hou a également porté plainte contre Riad Ramzi pour "corruption passive par un agent public étranger".

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