Procès des attentats de janvier 2015, jour 2 - Chaque jour, France Inter revient en détail sur l'audience du jour, au procès des attentats de janvier 2015. Ce jeudi, premiers interrogatoires de personnalité des accusés, dans leurs boxes vitrés.

Abdelaziz Abbad est accusé d'avoir fourni des armes aux frères Kouachi, auteurs de l'attentat de Charlie Hebdo.
Abdelaziz Abbad est accusé d'avoir fourni des armes aux frères Kouachi, auteurs de l'attentat de Charlie Hebdo. © Radio France / Matthieu Boucheron

Les masques sont tombés au sens propre ce jeudi, au deuxième jour du procès historique des attentats de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher et de Montrouge. Au sein de cette cour d'assises spécialement composée, avocats et accusés ont été autorisés à retirer le bout de tissu, le temps des prises de parole et interrogatoires. Des interrogatoires sur la personnalité des accusés, entre justifications et repentance. 

Compte-rendu de la deuxième journée : premières paroles des accusés 

Quand le président de la cour d'assises spécialement composée déclare l'audience ouverte, ce jeudi matin, au deuxième jour du procès des attentats de janvier 2015, c'est encore ce petit carré de tissu ou de papier qui revient au cœur des débats : le masque. Ce masque qui occupe tant la cour, depuis hier. Dans son manteau d'hermine, masque chirurgical sur le nez, le président de la cour, Régis de Jorna, explique que les magistrats garderont ce masque. Mais les avocats pourront prendre la parole démasqués, s'ils se sentent plus l'aise pour parler, interroger, plaider. Les accusés, eux aussi, pourront retirer leur masque le temps de leurs interrogatoires. "Ils ne seront pas obligés", souligne Régis de Jorna, qui se tourne vers Abdelaziz Abbad, le premier accusé interrogé sur sa vie. 

"Ce procès ne peut pas se tenir..."

L'accusé Abbad se lève et retire son masque. Derrière la vitre de son box, des policiers cagoulés postés derrière son épaule, il égrène son identité et sa date de naissance, 31 mars 1984. Dans l'une des salles de retransmission, une avocate lève la main, se plaint de ne rien entendre. Interrogatoire quasiment aussitôt interrompu pour cause de micro mal réglé. Décidément, "ce procès ne peut pas se tenir", s'agacent des robes noires. Suspension pour tenter de réparer tous les problèmes techniques, et l'on entend enfin la parole des accusés.

Abdelaziz Abbad est donc le premier à parler de lui. Il est né à Charleville-Mézières, a cinq frères et trois sœurs. Tous s'entendent bien. À neuf ans, son enfance bascule. "Un accident domestique", explique-t-il. Il est brûlé, plongé quelques temps dans le coma, reste quatre ans à l'hôpital. Tente de reprendre l'école à la sortie, rate deux fois son BEP. Puis commencent "les mauvaises fréquentations". Abdelaziz Abbad a l'impression que tout est lié à ce "trou" de ces quatre années d'hôpital, sans amis : le voilà embarqué dans la délinquance avec ses copains d'adolescence. Il "entre dans la délinquance", vend de la drogue, pour se faire de l'argent, "et maintenant, je suis là, je me retrouve dans cette affaire", se désole-t-il. Il assure qu'il est "innocent", affirme qu'il ne peut pas "adhérer à ce genre d'idéologie"

"Ici, on est dans une affaire de terrorisme, il y a des victimes qui attendent des réponses !"

Dans sa famille musulmane, il a appris que l'islam était une religion de paix. Le président lit son casier judiciaire : affaires de bagarres, ivresse au volant, trafic de stupéfiants, jusqu'à cette affaire pour complicité d'assassinats à Charleville-Mézières, affaire pour laquelle il a été acquitté en première instance, condamné en appel. L'avocate générale l'interroge sur cette vieille affaire et Abdelaziz Abbad, qui avait un ton jusqu'alors très poli et respectueux, explose soudain : "à chaque fois qu'on me parle de cette affaire, je ne comprends pas ! Ici, on est dans une affaire de terrorisme, il y a des victimes qui attendent des réponses !" Une enquêtrice de personnalité vient dire à la barre qu'Abdelaziz Abbad "se sent désespéré". Lui dit que se retrouver accusé dans ce dossier des attentats de janvier 2015 lui "a foutu la vie en l'air". Sur le banc des parties civiles, une avocate l'interroge : "Et les victimes ?" Abdelaziz Abbad répond : "Je pense qu'elles doivent souffrir bien plus". Et il se rassied, remet son masque, tête baissée dans son petit blouson noir.

"Ils m'ont dit que c'était pas autorisé le jeu, ils ont fermé mon café"

Michel Catino se lève. Il a 67 ans, est le plus âgé des 14 accusés. Cheveux mi-longs, chemise à petits carreaux sous son gilet, il commence à se raconter, la voix tremblotante, avec un petit accent belge. La Belgique, c'est son pays, dit-il. Il y a grandi avec ses parents d'origine italienne. Des parents avec qui il a vécu jusqu'à ses 27 ans, précise-t-il. Pourtant, il a pu acheter un café à l'âge de 22 ans, grâce au jeu. Car Michel Catino aime jouer. C'est d'ailleurs "son gros défaut, son vice", vient dire l'un de ses fils à la barre. Michel Catino joue aux cartes, pour de l'argent, depuis qu'il a 15 ans. "Beaucoup de gens me connaissaient pour le jeu, ils m'aimaient bien pour le jeu". Il il explique qu'en 1987, la police débarque dans son café pour une affaire dans son quartier. "Ils m'ont dit que c'était pas autorisé le jeu, ils ont fermé mon café." Après, Michel Catino dit que sa femme "a subi des séquelles, elle a attrapé des crises de nerf". Ils se sont séparés, sont restés en contact. 

Puis Michel Catino raconte qu'il a été victime d'agression, à la fin des années 90. Il a reçu des coups de marteau sur la tête, "des gens m'ont volé, je suis resté un mois à l'hôpital, les jambes paralysées, je ne savais plus parler, j'ai dû prendre des cours de logopède". C'est ainsi qu'on appelle l'orthophoniste, en Belgique. Aujourd'hui, le débit de Michel Catino reste peu assuré, il boîte encore et a souvent très mal à la tête. Il est aussi devenu diabétique et a d'ailleurs vu un médecin pour vérifier qu'il pouvait bien assister à toutes les audiences de ce procès. Il paraît fragile. Dit qu'il regrette "ce qui est arrivé aux parties civiles pour leur douleur". Compare avec sa douleur d'avoir perdu son fils aîné, tombé dans un ravin après un accident de luge, en 2006. Les gendarmes ne lui ont appris que des semaines plus tard. Un autre de ses fils vient à la barre dire que son père est "très serviable, vous lui demandez un coup de main et il sera toujours là". Michel Catino, qui avait du mal à retrouver un travail après son agression, avait rencontré Metin Karasular, un "ami", qui lui a proposé de travailler dans son garage. C'est dans ce garage qu'aurait été achetée la Mini Cooper immatriculée au nom de la compagne d'Amedy Coulibaly, le terroriste qui a tué la policière de Montrouge et mené une prise d'otages sanglante à l'Hyper Cacher. 

Les avocats de parties civiles.
Les avocats de parties civiles. / Matthieu Boucheron

Metin Karasular, épaules carrées, tee-shirt noir, cheveux grisonnants, est le troisième accusé interrogé. Il était donc garagiste à Charleroi, en Belgique, jusqu'à son interpellation dans cette affaire. Lui aussi a grandi en Belgique, "avec mon grand frère, dans les années 70". Leurs parents étaient d'origine turque. Il explique à la cour être "allé à l'université jusqu'en 3e", puis il a travaillé dans une boulangerie. Il aimait bien la boulangerie, mais la farine semble lui provoquer des crises d'asthme, il change de job. Tombe amoureux. Évoque trois amours devant la cour. Un enfant avec une femme, cinq autres avec son épouse. Il hésite sur l'âge de sa fille aînée, ne sait plus précisément où elle exerce son métier d'infirmière. "Ça fait quatre ans que je suis en prison et que je n'ai pas vu mes enfants", se plaint-il. Plusieurs accusés racontent d'ailleurs la même chose aujourd'hui : toutes les demandes de visite de leurs enfants ont été refusées, disent-ils. "Mes enfants, ils n'ont rien fait !", s'exclame-t-il. Son épouse vient à la barre, aidée d'un interprète qui décline son identité : "Jean-Claude Balladur". Quelques sourires dans la salle. Madame Karasular, qui ne parle pas français, assure que son mari n'est qu'un "bon père de famille qui s'entend bien avec tout le monde". 

"C'est très compliqué de se sentir terroriste, c'est assez choquant"

La cour d'assises spécialement composée enchaîne les interrogatoires de personnalité. Et les uns après les autres, les accusés montrent des profils de petits délinquants, sans lien antérieur avec le terrorisme. Mohamed Fares, 31 ans, survêtement, explique que ses parents se sont séparés quand il était jeune, qu'il est tombé dans la délinquance vers ses 17 ans. Sa première incarcération date de 2011. En détention aujourd'hui, il aurait une "place centrale" selon un rapport de l'administration pénitentiaire, avec des détenus qui travaillent pour lui, selon ce rapport. Saïd Maklouf , 31 ans lui aussi, raconte son enfance banale, avec une "bonne éducation, des parents simples, j’ai manqué de rien". Il arrête l'école à 17 ans, devient animateur en mairie, puis livreur, déménageur. Il tente une expérience au Canada pour faire des études sur les poids-lourds, et revient à Paris. Puis devient ambulancier, parce qu'il se "sent utile auprès des gens". 

Saïd Maklouf, baraqué dans son polo vert clair, cheveux mi-longs noués en catogan, explique que c'est sa première incarcération, même s'il avait été condamné à des peines avec sursis, pour des vols ou violences. Mais là, "c'est très compliqué de se sentir terroriste, c'est assez choquant". Miguel Martinez, 38 ans, dit aussi à la cour à quel point il se sent mal, dans ce box vitré. Ce père de deux jeunes enfants clame qu'il est "vacciné contre le terrorisme depuis très longtemps, depuis les années noires en Algérie". Et il poursuit, visiblement ému : "J'ai profondément honte de me retrouver aujourd'hui au tribunal dans une affaire comme ça. J'ai honte et j’ai un mal-être. L'accusation d'association de malfaiteurs terroriste, je l'ai toujours niée, depuis le début. C'est faux". 

"Je me mets pas en position de victime, j'en suis pas une, je suis accusé. Les victimes sont dans la salle. Mais il y a rien de pire que d’être accusé d’une chose que vous n'avez pas fait"

Nezar Mickaël Pastor Alwatik est le dernier accusé interrogé sur son parcours de vie, en ce deuxième jour de procès. Il a 35 ans, les cheveux presque rasés, porte une petite moustache et barbe de trois jours. Explique son double nom, et son double prénom : Mickaël, c'est celui qu'il s'est  lui-même choisi vers 6 ans, quand son père l'a reconnu. Un père absent longtemps, parti en Océanie. Mais Nezar Mickaël Pastor Alwatik parle de son enfance heureuse, à Asnières, "ma mère s'est très bien occupée de moi". Ils ont une relation fusionnelle, "j'étais collé à ma mère, c'est comme ça", comme "avec toutes les mères méditerranéennes". A 14 ans, le père revient. A 17 ans, il meurt d'un cancer. "Ca a été très difficile pour moi, je me suis un peu réfugié dans le cannabis", expliqueNezar Mickaël Pastor Alwatik. La scolarité qui se passait bien jusqu'au lycée, s'interrompt. Interpellation en plein de cours de sport pour une bagarre qui a mal tourné. Et incarcération, la première, il a alors 19 ans. C'est en prison que Nezar Mickaël Pastor Alwatik rencontre Amedy Coulibaly. Il affirme ne pas cautionner les attentats de janvier 2015 pour autant. Déclare devant la cour : ""Cela a été très difficile ce qu'il s’est passé dans ces atrocités, il n'y a pas de mots assez forts". Et il raconte son incarcération après ces attentats : "J’étais l’animal qu’on vient voir dans sa cellule, les surveillants qui me réveillent à 4 heures ou 5 heures du matin, pour voir si j'étais vivant soi-disant, alors que je dormais". Nezar Mickaël Pastor Alwatik dit qu'en prison, on a fait de lui "un terroriste djihadiste", et il affirme ne pas enêtre un. Il ajoute : "Je me mets pas en position de victime, j'en suis pas une, je suis accusé. Les victimes sont dans la salle. Mais il y a rien de pire que d’être accusé d’une chose que vous n'avez pas fait". Les faits qui sont reprochés aux accusés ne seront abordés que plus tard dans ce procès. 

À gauche, devant le box des accusés, l'avocate Isabelle Coutant-Peyre, qui défend un proche d'Amedy Coulibaly.
À gauche, devant le box des accusés, l'avocate Isabelle Coutant-Peyre, qui défend un proche d'Amedy Coulibaly. / Matthieu Boucheron

L'anecdote du jour 

Un accusé, qui quitte son box en plein milieu de l'audience, pour aller aux toilettes. L'interruption qui n'a pas franchement été du goût du président...

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Le programme de demain

Demain matin, la cour d'assises spécialement composée interrogera Ali Riza Polat, l'un des principaux accusés, jugé pour complicité d'assassinats terroristes, qui encourt une peine de réclusion criminelle à perpétuité. Il est accusé d'avoir fourni l'essentiel de l'arsenal qui a servi aux frères Kouachi et à Amedy Coulibaly. Puis seront interrogés Willy Prevost et Amar Ramdani, accusés pour un soutien logistique et qui encourent 20 ans de réclusion. 

Demain après-midi, la cour interrogera Christophe Raumel, qui comparaît libre. Puis, elle s'intéressera à la personnalité des trois accusés absents. D'abord Hayat Boumeddiene, la veuve d'Amedy Coulibaly, le terroriste qui a tué la policière de Montrouge le 8 janvier 2015 puis quatre personnes, le lendemain dans l'Hyper Cacher, où il a retenu pendant quatre heures 26 otages. Hayat Boumeddienne est en fuite, probablement toujours en Syrie. Les frères Belhoucine, qui l'avaient exfiltrée en Syrie juste avant les attentats, sont présumés morts, mais leur mort n'est pas prouvée aux yeux de la justice française. La cour d'assises spécialement composée les jugera quand même, par défaut, et évoquera donc demain leur personnalité.