C’est un double procès qui s’ouvre à Rennes. Le procès judiciaire qui envoie deux policiers devant le tribunal correctionnel pour « non assistance à personne en danger ». Les magistrats devront déterminer si la faute est caractérisée, c’est-à-dire si les policiers ont délibérément manqué à l’obligation de venir en aide aux deux jeunes qui morts dans le transformateur. Mais un second procès est convoqué à la barre, un procès sociétal que l’on pourrait résumer ainsi : comment l’action de la police dont le rôle est de protéger la société, a-t-elle conduit ce jour-là, dans ce contexte-là, à la mort de Zyed et Bouna ?

« Je ne donne pas cher de leur peau »

Le tribunal va donc éplucher, minute par minute, les déplacements des treize jeunes qui rentraient du foot et qui se sont enfuis dans les rues de Clichy à l’approche des véhicules de police, les stratégies des 21 policiers mobilisés pour procéder à l’interpellation de ce groupe qu’un témoin leur avait décrit, à tort, en train de cambrioler une baraque de chantier. Et c’est à 17h36 que le drame va se cristalliser. Avec ces trois phrases courtes que le capitaine Guaillemain va transmettre dans la radio à l’intention de ses collègues mobilisés : « Deux individus sont en train d’enjamber pour aller sur le site EDF. Faudrait ramener du monde qu’on puisse cerner un peu le quartier. En même temps, s’ils rentrent sur le site, je ne donne pas cher de leur peau. »

Comme dans un western

Ces phrases sont glaçantes, elles indiquent que son auteur savait que deux jeunes étaient sur le site, qu’ils y étaient en danger et que sa priorité était d’avantage de « cerner le quartier » que de leur venir en aide. Pire encore, au-delà de ce constat qui fera l’objet de longues discussions juridiques, il y a la teneur des mots employés. « Je ne donne pas cher de leur peau », terrible phrase que l’on croirait sortie d’un western. Et terrible aveu d’abandon de ce policier qui aurait pu dire « je crains qu’ils soient en danger », ou bien « j’ai peur qu’ils courent un risque », ou encore qui aurait pu s’interroger « ne faudrait-il pas appeler les secours ? ». Au lieu de cela, il se rend spectateur de la scène et lance même des enchères sur l’issue de sa course-poursuite. Près de 10 ans après le drame, le père de Zyed ne cesse de ruminer ces paroles à ses yeux incompréhensibles. Comment peut-on ainsi parler de son fils, une demie heure avant que le drame envisagé se produise finalement ? Ce n’est pas ici l’objet juridique du procès qui s’ouvre à Rennes, mais cette phrase résume peut-être à elle seule l’ampleur du fossé qui, ce 27 octobre 2005, a conduit à un drame qui entrainera plusieurs semaines d’émeutes en France, partout où, comme à Clichy, des jeunes et des policiers ne parvenaient plus à vivre ensemble.

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