Dans un rapport accablant, la section française de l'OIP (Observatoire International des Prisons) alerte sur de nombreux cas de violences des personnels envers les détenus, et sur le silence assourdissant autour de ce sujet. Parmi les témoignages recueillis, celui d'un directeur de prison, qui a tenu à rester anonyme.

Centre pénitentiaire de Perpignan le 24 mai 2019 (photo d'illustration)
Centre pénitentiaire de Perpignan le 24 mai 2019 (photo d'illustration) © Maxppp / Michel Clementz

C'est un témoignage publié par l'OIP dans sa revue "Dedans Dehors", diffusée ce lundi en même temps que le rapport sur les violences des personnels envers les détenus. En 25 ans dans la pénitentiaire, ce directeur d'établissement a vu des évolutions majeures dans les relations entre personnels et détenus. Parfois pour le meilleur, d'autres fois pour le pire.

Il raconte les années 80, celles de la "gifle éducative", ou des "haies d'honneur", ces passages à tabac collectifs de détenus par deux rangs de surveillants, puis les années 90, où l'on a "commencé à proscrire les coups directs". Aujourd'hui, "les surveillants ont intégré le fait que ce n'est pas normal de frapper les détenus, et que cela peut donner lieu à une procédure disciplinaire, voire pénale", explique le directeur de prison. "Mais les violences n'ont pas disparu pour autant. La principale conséquence [...], c'est que _les agents s'arrangent pour que ça ne se sache pas lorsque ça se produit_." Pas vu, pas pris : et en prison, beaucoup de choses ne sont pas visibles.

Désormais, les violences sont masquées, mais sont donc toujours présentes, par des moyens détournés. La méthode la plus fréquente, explique-t-il, c'est "de pousser le détenu à bout et organiser une intervention avec toute l'apparence de la normalité et du respect de la réglementation". L'occasion d'entrer "à quatre ou cinq dans la cellule, équipés, pour une intervention musclée. Pas de coups directs, mais le détenu sera maintenu au sol [...] et ils vont le secouer un peu. Et on dira que c'est parce qu'il s'est débattu qu'il a fallu employer la force. C'est très courant." Quitte à presque lui faire regretter la "gifle paternelle", selon lui "un moindre mal par rapport aux interventions auxquelles on est confrontés aujourd'hui, sous couvert de la légalité".

"L'important, c'est de savoir qui a balancé"

Pour ce directeur, la réaction à avoir face à ces situations est extrêmement complexe, pour tout le monde. "Ce type d'affaires, pour un chef d'établissement, c'est des ennuis assurés pendant des semaines, voire des mois", explique-t-il. "Tout ce qui était relativement simple va devenir compliqué. Cela peut expliquer cette tendance peu courageuse des chefs d'établissement, qui souvent transmettent très vite les dossiers au parquet : _on signale, et advienne que pourra_."

Quasi insoluble aussi pour les autres personnels, qui majoritairement rejettent pourtant ces pratiques, et encore plus pour les détenus eux-mêmes. _"_C'est un véritable parcours du combattant, et le détenu a beaucoup à perdre. Il faut que les détenus qui osent en parler soient courageux, et que les personnels qui relaient l'information le soient tout autant. Parce qu'il y a une solidarité de corps." Il raconte ainsi les difficultés rencontrés par une surveillante pendant plusieurs semaines parce qu'elle avait signalé des violences sexuelles sur un détenu pendant une fouille. "C'est le syndrome des vestiaires de l'équipe de France de la Coupe du Monde 2010 : l'important, ce n'est pas de savoir si Anelka a insulté l'entraîneur mais de savoir qui a balancé dans le vestiaire." Le surveillant responsable de ces violences avait finalement été condamné, "des années plus tard".

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