Le 9 janvier 2015, Zarie Sibony, 22 ans à l’époque, travaillait comme caissière pour le magasin Hyper Cacher. Elle sera l’un des témoins clés de cet attentat commis par Amedy Coulibaly. Elle a accepté de se confier à France Inter.

Façade de l’Hyper Cacher le 14 janvier 2015
Façade de l’Hyper Cacher le 14 janvier 2015 © AFP / Michael Bunel / NurPhoto

Lorsqu’on la rencontre, la jeune femme (28 ans aujourd’hui) aux longs cheveux noirs vient d’arriver d’Israël où elle vit désormais. Zarie Sibony ne pouvait pas “continuer à vivre dans cette peur constante”, alors elle a quitté la France. Et ne souhaite pas qu’on en dise plus sur sa vie actuelle.

En revanche, elle veut bien nous parler de cette journée du 9 janvier 2015, une “journée tellement affreuse que je me rappelle exactement de tout ce qui s’est passé”, nous dit-elle d’emblée. À l’époque, Zarie est “caissière-gondolière à l’Hyper Cacher” depuis quelques mois, son contrat doit s’achever la semaine suivante. Ce vendredi-là, jour de Shabbat, elle travaille “normalement”. Quand soudain retentit une première détonation. “Je n’avais jamais entendu de coup de feu de ma vie, donc je ne savais pas ce que c’était”, raconte aujourd’hui la jeune femme. Mais depuis sa caisse, elle voit les clients et employés courir vers le fond du magasin. “J’ai compris qu’il se passait quelque chose donc par réflexe, je me suis mise sous ma caisse pour me cacher.” Une deuxième détonation résonne : “Je pense qu’à ce moment-là, il venait de tuer monsieur Braham, qui attendait justement à ma caisse.

"Tu n'es pas encore morte, toi ?"

La détonation suivante la vise, elle. “Il s’est mis en face de moi”, se souvient Zarie, “et il m’a dit : 'Ah tu n’es pas encore morte toi ? Tu ne veux pas mourir'. Il a tiré et puis il est parti, et j’ai remarqué qu’après je pouvais bouger, et je comprenais pas comment il avait réussi à me rater.” Vraisemblablement, le terroriste Amedy Coulibaly a d’autres desseins pour la jeune caissière, ainsi qu'Andrea, sa collègue. “Andrea a vécu ça avec un stress énorme”, raconte aujourd’hui Me Elie Korchia, avocat des deux caissières. Elle aussi vit désormais en Israël. Mais pour elle, “c’était vraiment trop lourd et difficile de venir témoigner au procès” explique Me Korchia.

Alors c’est Zarie qui poursuit son récit de ce terrible après-midi. “Il a attrapé Andrea par la manche et il m’a dit : tu as dix secondes pour aller chercher les gens qui se sont cachés en bas ou je la tue. Donc forcément, je suis descendue.” Au sous-sol, Zarie découvre qu’il y a beaucoup de monde : une mère avec son bébé, un père avec son petit garçon de trois ans, une femme réfugiée dans les toilettes. Mais les otages rechignent à remonter auprès du terroriste. “Je leur ai dit qu’il avait déjà tué des gens et que je pensais qu’il était prêt à en tuer d’autres, qu’il fallait absolument qu’ils montent.” Certains acceptent. Parmi eux, le jeune Yoav Hattab qui, rapidement, avise une des armes du terroriste laissée sur le côté et s’en saisit. “Mais il n’a même pas eu le temps de viser qu’il lui avait déjà tiré deux balles dans la tête” poursuit Zarie, très émue. “Et ça spécialement, c’est une des images qui reste gravée, parce que d’un coup il y a tout le sang qui a jailli autour du corps, et je me suis dit que c’est ce qui allait m’arriver, en fait.”

"L'impression de nous enterrer tous vivants"

D’autant qu’Amedy Coulibaly rassemble alors tous les otages, autour du corps de sa dernière victime. “Il nous a dit : je ne vous conseille pas de tenter autre chose, parce que regardez ce que j’ai avec moi. En l'occurrence, un sac de sport noir.” À l’intérieur, Zarie se souvient d’un véritable arsenal : “J’ai vu des grenades, de la dynamite, des couteaux…” Et puis Amedy Coulibaly lui-même, “ça se voyait qu’il était musclé, très entraîné."

Alors la jeune caissière désespère. D’autant que le terroriste va une nouvelle fois faire appel à elle pour fermer le rideau de fer du magasin. Mais un client, Michel Saada se glisse en dessous. “Il m’a dit : Ne vous inquiétez pas, je prends juste une ou deux choses et je sors.” Puis il aperçoit le terroriste qui se tient derrière Zarie, son arme pointée sur elle. Trop tard. “Il lui a tiré deux balles dans le dos. Moi j’étais pétrifiée. Et il m’a alors dit : Tu peux la fermer cette porte maintenant ?'" La jeune femme s’exécute : “De toute façon, j’étais prête à faire tout ce qu’il me demandait de faire, juste pour qu’il arrête de tuer d’autres personnes”. Pourtant, en baissant ce rideau, “j’avais vraiment l’impression de nous enfermer, de nous enterrer tous vivants”.

"Que chaque jour vaille ce miracle"

À partir de là, pour Zarie, “c’était sûr qu’on allait tous mourir. On était vraiment enfermés et lui voulait des choses impossibles à atteindre : qu’on libère les frères Kouachi, que l’armée française se retire de la Syrie.” À ses côtés, se trouve Yohan Cohen, son collègue grièvement blessé. “J’étais sûre de mourir et je priais juste pour que ce soit rapide.” Comme elle et “chacun à sa manière”, les autres otages aussi sont “terrorisés”. “Il y avait des grands-parents qui pensaient à leurs enfants et petits-enfants, des maris à leur femme, moi aussi qui pensais à mes parents…” Un véritable cauchemar. Et de nombreuses questions qui aujourd’hui persistent : ”Je ne comprends toujours pas comment une prise d’otage peut avoir lieu en plein Paris et comment on peut tuer des gens juste parce qu’ils sont juifs et français”, interroge Zarie avec tristesse.

C’est pour cela, notamment, qu’elle a fait le voyage depuis Israël pour assister au procès, “pour avoir plus de détails sur ce qu’il s’est passé, comment ça a pu se passer”. Pour témoigner aussi et “représenter ceux qui sont morts”. Pour avancer enfin : “J’ai l’impression et j’espère que c’est l’étape cruciale et qu’après je vais enfin pouvoir me détacher de ça.” Un nouveau cap dans le long et difficile travail de reconstruction. Mais “pour moi, c’était important que j’aille mieux. Alors, j’ai beaucoup travaillé, je suis suivie. Parce que si je n’avais pas repris une vie normale, le terroriste aurait gagné. Je me dis que si on a eu la chance de survivre, alors il faut que chaque jour vaille ce miracle.” En disant ces mots, Zarie, 28 ans aujourd’hui, affiche un large sourire.

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