C'est un procès rare qui se tient cette semaine devant la cour d'assises de Paris. Celui d'un vaste réseau de prostitution de jeunes filles nigérianes en France. La plupart de ces jeunes filles, emmenées clandestinement depuis le Nigeria, étaient mineures. Kate* n’avait que 13 ans. Témoignage.

Le procès se déroule dans l'ancien palais de Justice de Paris
Le procès se déroule dans l'ancien palais de Justice de Paris © AFP / SCHILDER Markus / hemis.fr / hemis.fr

Dans le box, trois hommes et une femme, la cinquième accusée est en fuite. Deux couples sont accusés de proxénétisme, et un homme est poursuivi pour avoir pratiqué des avortements clandestins sur les jeunes prostituées. Face à eux, une dizaine de jeunes femmes sont parties civiles, et c'est rare, tant la puissance de ces réseaux et les menaces sur leurs familles les empêche souvent de témoigner. 

Kate* est une jeune femme menue, aux lunettes sages, les cheveux tressés mi-longs. C’est elle qui, la première, a parlé à la police. C’était fin 2015, elle avait été recueillie par l’association le Bus des femmes. Aux policiers, elle explique qu’elle va avoir 15 ans, que ça fait un an qu’elle se prostitue pour le compte d’un réseau qui l’a fait venir du Nigeria alors qu’elle n’avait que 13 ans. 

Aujourd’hui, Kate a 19 ans. Elle porte un t-shirt noir au nom de l’association "Mist", la Mission d’intervention et de sensibilisation contre la traite des êtres humains, créée en janvier 2020 par d’anciennes victimes. 

Naufrage en Méditerranée

Dans un français qu’elle parle désormais très bien (le Nigeria est un pays anglophone), elle raconte comment elle a traversé l’Afrique, du Nigeria jusqu’en Libye. Puis le bateau, pour franchir la Méditerranée. Sur la chaloupe de Kate, "on était 20 femmes, il y avait une femme enceinte, 60 personnes en tout. Mais le bateau était cassé, tout le monde est tombé dans l’eau. Un bateau nous est venu en aide. Mais toutes les autres filles sont mortes, c’est moi la seule survivante." À la barre, plusieurs jeunes femmes pleurent en parlant du voyage vers l’Europe.

Tour à tour, Sarah*, Mary*, Janet* racontent. Comment on les a exfiltrées du camp de Lampedusa, en Italie. Elles disent que le principal accusé, surnommé Wisdom, est venu les chercher, les a emmenées en train jusqu’à Paris. Certaines vont travailler pour lui et sa femme, d’autres pour une certaine "Nancy", dite aussi "Mama Purity", et son mari. Tous trois sont dans le box.

Mary croyait qu’elle allait travailler comme coiffeuse, son métier au Nigéria. Janet pensait qu’elle venait en France garder des enfants. À Kate, qui n’avait que 13 ans, on a promis des études.

"Ils m’ont vraiment raconté des conneries, ils m’ont dit que j’allais aller à l’école, pour étudier, et c’est pas vrai ! C’est pas du tout la vérité !"

On les emmène au bois de Vincennes, on leur fournit des habits et des préservatifs, les autres filles leur expliquent le métier et les tarifs. Au Nigeria, toutes ont subi le "juju", une cérémonie rituelle qui les soumet à leur patron, pour garantir le remboursement de la dette. 

La voix de Kate enfle de colère. "Moi, on m’a dit que ça coûtait 35.000 pour venir, j’ai cru que c’était en monnaie nigériane, ça fait 100 euros... Mais en arrivant, ce n’est plus la même chose… C’est 35.000 euros."

Kate travaille un an dans la rue pour rembourser. "Grâce aussi à des gens qui ont eu pitié, qui se demandaient ce que cette petite fille faisait dans la rue, ils m’ont aidé … J’ai réussi à tout rembourser. J’ai aussi payé 2.000 euros pour les vêtements, 500 euros pour le loyer chaque mois, 200 euros la nourriture ; et 3.000 euros à rembourser tous les mois. Si tu reviens avec 100, 200 euros, ils te renvoient dans la rue, même s’il fait froid. Eux, ils attendent que l’argent viennent dans leur poche, ils font rien. C’est horrible. J’ai pas dormi la nuit pendant un an."

"Les gens doivent savoir ce qu'il se passe"

Au Nigeria, les parents des jeunes femmes sont menacés si elles ne travaillent pas assez. Apeurées, isolées, violentées, il leur est très difficile de s’extraire du réseau. Témoigner devant la justice est aussi un sacré cap, que Kate est heureuse d’avoir franchi. "Les gens, ils doivent savoir ce qui se passe, ce qu’on est en train de nous faire, quand ils voient des filles dans la rue… C’est pas leur faute, si elles travaillent dans la rue. C’est bien que les gens entendent la vérité."

Comment faire cesser cet engrenage ? "Moi, je suis la première génération", explique Better*, la présidente de l’association Mist, venue soutenir les parties civiles au procès. Better est arrivée en France au début des années 2000. "Ces filles, c’est la deuxième génération. Et on a créé cette association parce qu’on ne veut pas qu’il y ait une troisième, une quatrième génération ! Je ne veux pas que ça recommence, avec des enfants qui ne sont pas encore nés…"

Better explique : "Il y a plein d’associations qui se battent pour nous, mais ils ne comprennent pas vraiment d’où on vient, vous voyez ? Ils ne savent pas ce qu’on a subi. Il n’y a que les femmes qui ont vécu ça qui peuvent expliquer aux autres. Maintenant, on peut avancer ensemble, et aller jusqu’au tribunal pour avoir la justice. Sinon, on va laisser ces gens-là impunis, s’enrichir grâce aux autres, grâce à des mineures. On n’est pas d’accord ! "

Kate dit qu’elle n’a plus peur.

"Je suis vraiment libérée. J’ai donné l’argent qu’ils m’ont demandé, maintenant, je peux faire ma vie tranquille. Moi, je voulais aller à l’école, avoir un métier… C’était pas une vie, c’était pas une vie, c’était pas une vie".

Quand on lui demande où elle en est, elle annonce avec fierté qu’elle est chef de partie, dans un restaurant gastronomique à Deauville. "J’ai un diplôme, j’ai un boulot qui me plaît bien. La vie, ça commence petit à petit."

"Aujourd'hui, avoir confiance, c'est impossible"

"Aujourd’hui, j’ai encore des cauchemars. Quelqu’un qui a traversé des trucs comme ça, c'est trop difficile… Et au niveau des relations, des copains… C’est très très dur". Elle abrège dans un rire, "bref, on parle pas de ça… mais pour avoir confiance, c’est impossible, c’est mort".

Elle veut aussi témoigner pour Blessing et Odion, deux jeunes femmes nigérianes décédées dans le naufrage, promises comme elle à la prostitution. "Justice, justice, justice", Kate prononce le mot à l’anglaise, "pour moi et elles". "Aujourd’hui, je suis fière d’avoir survécu à toutes ces horreurs. Je suis là pour dire ce que j’ai vécu. Je suis fière d’être debout aujourd’hui pour raconter tout ça."

Elle a de quoi. Elle sait ce que son avenir aurait pu être : devenir, elle-même, proxénète. 

"Quand j’ai fini de payer, mon patron m’a donné un conseil : de lui donner de l’argent, pour qu’il amène des filles pour moi. Comme ça, je vais faire comme lui. J’ai dit non, je suis pas obligée de faire la même chose qu’ils m’ont fait. Je vais pas emmener des jeunes filles comme moi, souffrir ce que j’ai souffert, non ! Je vais avoir une vie meilleure, et je suis sur la route ! "

Quelque chose nous dit qu’on reverra Kate, un jour, quelque part. Un homme la suit, elle et ses comparses, dans les couloirs du palais de justice, caméra à la main. C’est le comédien Clément Sibony. Il tourne un documentaire sur ces femmes, sur l’histoire, surtout, de leur prise de parole. Le film s’appellera "Speak up for freedom*". 

*  tous les prénoms ont été changés, à leur demande

* « Parler pour se libérer »

Le procès se poursuit jusqu'au 3 juillet

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