C'est un "énorme scandale" que dénonce le cinéaste. Celui d'un système de santé publique abandonné par les gouvernements du Royaume-Uni, qui laissent les sujets de sa Majesté sans protection face au coronavirus. Mais Ken Loach veut croire que cette crise nous a rendus "plus responsables les uns des autres".

Ken Loach, double palme d'or Cannes, s'est toujours mobilisé contre le démantèlement du service public au profit d'entreprises privées.
Ken Loach, double palme d'or Cannes, s'est toujours mobilisé contre le démantèlement du service public au profit d'entreprises privées. © AFP / Sébastien Berda

C'est un système de santé britannique "mal préparé" qui fait face au raz-de-marée du coronavirus, a estimé l'ex-leader travailliste Jeremy Corbyn. Le prix d'une décennie d'austérité, "des années de coupes sombres" qui se paient aujourd'hui, fustige de son côté l'association des directeurs de la santé publique.

La crise du Covid-19, qui a déjà fait plus de 14 000 morts au Royaume-Uni, met en lumière le sous-financement chronique du National Health Service (NHS). Ce système de santé universel et gratuit, auquel le Premier ministre Boris Johnson avait déjà promis des milliards pendant la campagne des dernières législatives.

Faut-il croire le chef de l'exécutif britannique, lui-même un rescapé de la pandémie, lorsqu'il assure désormais qu'il va donner "tout ce qu'il faudra" au NHS ? À 83 ans, le cinéaste aux deux palmes d'or Ken Loach n'est pas prêt à le faire. Pour lui, "tout le monde souffre plus que de raison du fait de l'incapacité du gouvernement à anticiper".

Celui qui, dans Sorry We Missed You, dénonçait sans concession l’ubérisation de l’économie, estime que "cette crise a révélé un chaos absolu, qui devrait nous amener à exiger que, à l'avenir, [la santé] relève du service public" et pas de sociétés privées qui exploitent les salariés.

Olivier Poujade et Gilles Gallinaro, au Royaume-Uni pour la Rédaction internationale de Radio France, ont recueilli son sentiment sur la période exceptionnelle que vivent le monde et son pays. 

FRANCE INTER : Comment vivez-vous cette période dramatique ?

KEN LOACH : "Nous vivons à l'ouest du pays, à l'opposé de Londres. Nous restons à la maison, et, comme nous sommes âgés, des voisins très attentionnés font des courses pour nous. De chez moi, je peux quand même voir le changement.

Je commence à être nostalgique des choses qu'on fait d'habitude. Monter dans un train me manque. M'asseoir dans un café me manque. Retrouver les gens avec qui je travaille pour parler de ce que nous pourrions ou devrions faire me manque.

Ou, posé dans un café, parler foot, famille, politique, de tout ce qui se passe. Cette cette interaction avec les autres qui me manque, parce que je pense que nous sommes naturellement grégaires. Nous apprécions la compagnie des autres. Être assigné à résidence, comme ma femme et moi le sommes, c'est difficile."

Vous lisez les journaux, suivez l'actualité à la télévision ?  

Oui, je suis plongé dedans. Et je suis consterné par l'échec de notre gouvernement à planifier, la façon qu'ils ont eue de s'engager dans cette crise en sachant qu'un désastre s'annonçait. Sachant qu'il y a des crises dans la crise, celle des hôpitaux, mais aussi celle des maisons de retraite, ou à des niveaux plus individuels celle des infirmières, des médecins, des chauffeurs… Tout le monde souffre plus que de raison du fait de l'incapacité du gouvernement à anticiper. 

Dans cette crise, quelles sont les images qui vous touchent le plus ? 

Ce sont celles des gens qui sont en danger. D'abord, les malades et ceux qui meurent, évidemment. Mais aussi ceux qui travaillent dans les hôpitaux, les médecins, les infirmières, ceux qui préparent les repas, ceux qui font le ménage… C'est l'hôpital dans son ensemble, pas seulement le personnel médical. Sachant que, dans certains établissements, les personnels travaillent sans protections adaptées.

Des infirmières meurent, des médecins meurent, parce que le gouvernement, qui savait depuis la fin janvier que la crise arrivait, n'a pas pu leur fournir de protections. Et ça, c'est un énorme scandale.

Mais au-delà des hôpitaux, il faut parler de ce qui se passe dans les maisons de retraite et dans les établissements pour personnes handicapées, il faut parler des soignants et des aidants, y compris de ceux qui vont à domicile s'occuper des gens qui en ont besoin. Ces personnes-là n'ont aucune sécurité de l'emploi. La plupart ont des revenus misérables. Et la plupart n'ont pas d'équipements de protection.

Pourquoi ? 

Les maisons de retraite sont détenues par des sociétés privées. Et les aidants sont employés par des sociétés privées. Ils y travaillent au jour le jour, sans contrat sur la durée, parfois via des boîtes d'intérim. Ils touchent le salaire minimum et, souvent, n'ont aucune garantie horaire. Ils peuvent être appelés ou renvoyés dans la minute. Et pourtant, on leur demande de mettre leur vie en danger, sans équipement de protection, pour prendre soin de personnes par ailleurs très vulnérables.

Dans les maisons de retraite, on voit beaucoup de gens mourir. Parce que certains sont âgés, donc fragiles, mais aussi parce qu'ils vivent tous les uns à côté des autres, sans protection. Et ça, aussi, c'est un énorme scandale.

Cela montre bien que quand ces services sont gérés par des sociétés privées, les travailleurs sont exploités. Cette crise a révélé un chaos absolu, qui devrait nous amener à exiger que, à l'avenir, cette offre relève du service public. 

Vous pensez que cette crise pourrait vous donner raison ?

Seulement si nous avons des syndicats solides et des responsables politiques qui reconnaissent que c'est la solution. Malheureusement, nous avons [au Royaume-Uni] un gouvernement de droite, et les gouvernement de droite croient en l'économie de marché. Leurs politiques ont toujours consisté à promouvoir le libre marché dans la santé. Ils démantèlent le service public au profit d'entreprises privées. Leur idéologie, c'est la privatisation, et pas la propriété collective. Mais cette crise expose l'échec de cette approche.

Les milieux économiques demanderaient au gouvernement britannique un plan clair pour assouplir le confinement. L'économie de marché pourrait-elle l'emporter sur la santé publique ?

Bien sûr, ils disent tous que la santé publique est plus importante que le reste, mais il y a clairement des personnes au sein du gouvernement qui pensent qu'il faut qu'une partie de la production reste opérationnelle.

La priorité doit être de sauver des vies.

Si vous perdez un membre de votre famille, si vous perdez votre mari, votre femme ou votre enfant parce que le gouvernement a choisi de rouvrir les entreprises, je pense que vous serez en colère.

En France, on entend régulièrement dire que l'après devra être différent, plus respectueux des gens. Que des choses doivent changer. Vous y croyez ?

Ces changements doivent se produire, oui.

Pendant la crise, les gens sont devenus de bons voisins. Ils se préoccupent de la personne qui habite à côté, du vieillard au coin de la rue, ils prennent soin des enfants. L'air est plus pur. C'est comme si on était responsables les uns des autres.

Je pense, en réalité, que c'est ce que nous sommes. C'est naturel. Mais nos politiques ne l'intègrent pas. Rien ne changera si nous n'avons pas des responsables politiques qui tirent les leçons de ce que ces dernier mois nous ont appris. Il faut que notre système reflète les valeurs qui nous ont animées des mois durant. Sinon, les choses ne changeront pas. 

Le festival de Cannes n'a à ce jour pas été annulé. Pensez-vous qu'un tel événement doive être maintenu ? 

Thierry Frémaux [le délégué général du festival de Cannes, ndlr] est un homme très progressiste et créatif, qui s'occupe du cinéma avec passion. Je me félicite de ses idées pour soutenir cet art, parce que c'est très important. Je trouverais très triste que des cinémas indépendants ne se relèvent pas de cette crise. Et j'abonde dans le sens de Thierry Frémaux lorsqu'il dit que, à long terme, l'idée de ne visionner des films que sur des plateformes numériques est très triste, parce que nous avons besoin d'une audience.

Nous devons nous réunir à 100, 200 ou 300 dans une salle. Pour que, quand c'est une comédie, nous rions ensemble, ou quand c'est une tragédie, nous la vivions ensemble. C'est dans ce cadre que le cinéma donne le meilleur de lui-même, et pas sur un écran la maison.

Préserver cette idée du cinéma est fondamental ; comment nous y parvenons, c'est une autre histoire.

Ce que j'aimerais, pour ma part, c'est que chaque ville ait en son centre un cinéma, mais pas détenu par une multinationale, un cinéma qui soit pas la propriété de ses habitants. Vous pourriez y voir des films du monde entier, pas seulement issus de votre propre culture. D'Asie, d'Amérique latine, d'Afrique, de partout en Europe et, aussi, des États-Unis. Ce serait un incroyable trésor ! Mais pour le débloquer, nous devrions posséder ces cinémas et en confier la programmation à des gens qui s'intéressent davantage aux films qu'à la nourriture.

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