Le lancement des enchères pour l'attribution des fréquences 5G aux opérateurs télécoms démarre ce mardi matin. Le débat autour de la 5G en France en évoque un autre : la fracture numérique. Le déploiement de cette nouvelle technologie se fera-t-il au détriment des zones blanches ?

La 5G rouvre le débat de la réduction des "zones blanches" en France.
La 5G rouvre le débat de la réduction des "zones blanches" en France. © Maxppp / Arnaud Journois

C'est un sujet brûlant. Ces dernières semaines encore, la 5G s'est retrouvée au cœur des débats, alors que débute ce mardi matin les enchères pour l'attribution des fréquences et du déploiement de ce nouveau réseau mobile à très (très) haut débit. Ces enchères doivent permettre aux opérateurs (Orange, SFR, Bouygues Telecom, Free) d'acquérir 11 "blocs" de fréquences 3,5 GHz aujourd'hui inutilisés, et ouvrir la voie aux premières commercialisations de services 5G dans certaines villes à la fin de l'année. 

Mais le déploiement de la 5G se fera-t-il au détriment des territoires ruraux dont les "zones blanches", autrement dit les territoires avec peu ou aucun accès Internet et réseau mobile ? Pour certains spécialistes, ce n'est pas la 5G qui résoudra le problème, mais les opérateurs ont déjà obligations en la matière.

La 5G "ne réduira pas les zones blanches"

La 5G utilise plusieurs types de fréquences. La bande 700 MHz, déjà attribuée en 2015 aux opérateurs, permet une grande couverture du réseau et est déjà utilisée pour la 2G, 3G et 4G, sans permettre pour autant des débits élevés. Contrairement aux fréquences de la bande 3,5 GHz, dites "hautes" et qui sont mises aux enchères ce mardi. Cela signifie-t-il donc du très haut débit n'importe où en France ? "Non", répond Guy Pujolle, professeur au Lip6, Laboratoire d'informatique de la Sorbonne à Paris et spécialiste des réseaux. "Parce qu'effectivement il faut des antennes, et que les fréquences qu'on va utiliser dans la 5G et qui vont être aux enchères sont des fréquences qui sont plus 'hautes', ce qui fait qu'elles ont une portée moins bonne. Donc si je veux recouvrir le même territoire, il me faut plus d'antennes, et ça va coûter de l'argent."

"Je ne vois pas les opérateurs aller couvrir des zones blanches", ajoute le spécialiste. "Ils y seront peut-être obligés, mais globalement ils vont être intéressés par les cœurs de ville." Pour cet universitaire, pas il n'y aura donc pas de "miracle" du point de vue de la fracture numérique : "ça ne va pas réduire la fracture numérique, ni les zones blanches qui existent déjà."

L'importance du "New Deal Mobile"

"La 5G n'est pas faite pour réduire les zones blanches. Ce qui va réduire les zones blanches, c'est le 'New Deal Mobile' ", précise de son côté Nicolas Guérin, président de la Fédération française des télécoms (FFT) Ce "New Deal Mobile", signé entre les opérateurs, l'Arcep et le gouvernement en 2018, prévoit notamment de généraliser la 4G sur l’ensemble des sites mobiles d’ici fin 2020, et de construire 5.000 nouveaux sites 4G d'ici 2026 (pour chaque opérateur).

"C'est 3 milliards d'euros d'investissement et on est en train de livrer ces antennes," affirmait le 19 septembre à France Inter Stéphane Richard, PDG d'Orange. "Évidemment certains vont trouver que c'est trop long. Entre ceux qui ne veulent pas d'antenne et ceux qui trouvent qu'il n'y en a pas, il faut essayer de trouver un juste milieu, ce qui n'est pas toujours évident" 

Concernant la fibre, "d'ici trois ou quatre ans, la France sera parmi les deux ou trois premiers pays au monde en ce qui concerne ce réseau de fibre optique jusqu'à l'abonné", affirme Stéphane Richard. En 2013, l'État a lancé le plan "France Très Haut Débit" qui prévoit le très haut débit pour tous, principalement via la fibre, à l'horizon 2025 ou 2030 dans certaines régions.

"C'est une erreur d'opposer les technologies, d'opposer 4G, 5G et fibre. Tout cela est parfaitement complémentaire" — Nicolas Guérin

Déployer "la 5G des villes et la 4G Plus des champs"

D'après une étude du cabinet Tactis spécialisé dans le déploiement d'infrastructures numériques, "30% de sites supplémentaires seraient nécessaires en 5G pour maintenir la couverture et un niveau de service équivalent à la 4G" en zone péri-urbaine. Dans les territoires ruraux, il faudrait deux fois plus de sites "pour avoir une couverture équivalente, et même trois fois plus de sites pour délivrer un service haut débit".

Effectivement, avec la 5G "on n'étend pas la couverture" du réseau, confirme le président de l'Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arsep). Sébastien Soriano pointe la différence entre "technologie" et "couverture" du réseau. "La 5G va très majoritairement réutiliser les sites de la 4G. Les opérateurs vont aller sur les toits, là où ils ont déjà des antennes 4G, et ils vont ajouter une antenne 5G. Donc on n'étend pas la couverture, on ajoute une technologie différente dessus", explique-t-il. 

En revanche, l'attribution des fréquences aux opérateurs, mission de l'Arcep, se fait sous réserve. Les opérateurs s'engagent à respecter deux clauses

"Premièrement, notre attribution les obligent à un quart des déploiements de la 5G (à 3,5GHz) dans des territoires ruraux ou territoires d'industrie. Et l'autre obligation, très importante, c'est qu'on oblige les opérateurs à faire la 4G Plus en même temps que la 5G", précise Sébastien Soriano. "Donc on va avoir un déploiement concomitant de l'arrivée de la 5G dans les villes et la 4G Plus dans les champs, de manière à éviter la 'fracture numérique.'" La 4G Plus, qui promet un débit quatre fois plus élevé que le minimum réglementaire, "conduira à peu près à la même expérience en terme de qualité et de débit", indique Sébastien Soriano.

Priorité à la "résorption des zones blanches"

À l'heure du débat sur la 5G, il ne faut donc pas oublier le déploiement de la fibre et de la 4G en France, martèle de son côté l'Association des petites villes de France (APVF). "Pour nous la priorité des priorités, c'est la résorption des zones blanches blanches et grises partout dans tous les territoires avec la 4G et la fibre", estime Jean-Michel Morer, référent numérique à l'APVF et maire de Trilport en Seine-et-Marne.

Peut-être que ne pas prendre le tournant de la 5G "participera à une fracture numérique des territoires d'ici quelques années", juge l'élu, qui appelle à un débat serein, sans toutefois s'opposer à une concertation sur la 5G. "Il faut que les territoires aient leur mot à dire." 

"La problématique de la 5G ne se limite pas au smartphone de l'usager, mais peut-être une piste pour dynamiser les territoires si l'impératif n'est pas économique", pointe Jean-Michel Morer, en évoquant les enjeux de "mobilité, de télémédecine, et d'usage industriel".

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