Ce 5 novembre est la date symbolique à partir de laquelle les femmes ne sont plus rémunérées, au vu des écarts de salaire avec leurs homologues masculins. Comment négocier une augmentation ? Les conseils d'une psychologue qui anime des ateliers à destination des femmes.

Selon l'Observatoire des inégalités, les femmes gagnent en moyenne 18% de moins que les hommes, à durée de travail équivalente.
Selon l'Observatoire des inégalités, les femmes gagnent en moyenne 18% de moins que les hommes, à durée de travail équivalente. © Getty / Hero Images

Les chiffres sont têtus. Le salaire net moyen des femmes (1 986 euros) est 18% inférieur à celui des hommes (2 438 euros), selon l'Observatoire des inégalités, qui s'appuie sur les chiffres de l'Insee. Plus l'on progresse dans l'échelle des salaires, plus l'écart se creuse. Congé maternité, temps partiels, discriminations  : de nombreux facteurs entrent en ligne de compte. 

Dès lors, comment négocier une augmentation, quand on est une femme ? France Inter a posé la question à Laurence Dejouany. Psychologue, elle est l'autrice du livre Les Femmes dans le piège des négociations salariales (aux éditions L'Harmattan), et anime des ateliers sur le sujet. 

FRANCE INTER : Comment expliquez-vous, en 2019, cette persistance des inégalités de salaire entre les hommes et les femmes ? 

LAURENCE DEJOUANY : "Il y a un très long passif. Il faut remonter à 1918. Pendant la Première guerre mondiale, les femmes ont occupé les places des hommes à l'usine, et ont continué ensuite à y travailler. Cela a donc donné lieu à des négociations salariales. Mais les hommes ont refusé que les femmes soient payées au même niveau qu'eux, faisant valoir qu'elles n'étaient pas chef de famille et n'avaient donc pas les mêmes besoins. La notion de salaire féminin est alors devenue une réalité légale. Même si, depuis toujours, les femmes étaient moins payées...

Aujourd'hui, l'idée que le salaire féminin est un salaire d’appoint perdure, pour partie. En gros, dans les esprits, la femme donne la vie, et l'homme la gagne ! Après la maternité, ce sont d'ailleurs les femmes qui vont réduire leur temps de travail, c'est leur salaire qui va commencer à chuter. 

Néanmoins, les choses changent. Il y a quinze ans, les femmes attendaient qu’on les augmente, sans oser réclamer. Mais on en a tellement parlé ces dernières années qu’aujourd'hui elles savent qu’il faut demander. Seulement, elles ne ne savent pas quoi demander, combien, et comment s’y prendre. Or ce retard se créé dès le recrutement, parce qu’elles ont peur que l’emploi leur échappe."

À quelles règles obéit une négociation de salaire, et plus généralement le monde de l'entreprise ?

"En fait, les règles sont cachées. Le message envoyé par l'entreprise est : ‘ne vous mêlez pas de ça, nous savons ce qui est bon pour vous'. Alors qu’on devrait pouvoir connaître facilement, en toute transparence, l’augmentation collective moyenne négociée pour l’année. 

Or c'est un jeu de pouvoir. Et ce qu'on a découvert, c'est que dans les rites d'apprentissages des petits garçons, il y a l'affrontement à l'autorité. C'est ce que montre une étude, intitulée "La Fabrique des garçons". Ils doivent affronter l'autorité pour construire leur virilité. Alors que les filles, par opposition, vont se la jouer 'petite fleur des bois'.

Ainsi, plus tard, la plupart des hommes n'ont pas de scrupules à enfreindre l'interdit formulé par l'entreprise, à poser des questions sur les salaires, à savoir jusqu'où ils peuvent aller dans la négociation. Alors que j'ai longtemps entendu des femmes dire 'mais ça mais ça veut dire que je dois négocier comme un homme ? Je risque de perdre ma féminité'. 

Les femmes ont tendance aussi à exprimer leur doutes, c'est comme un rite de politesse. Alors que pour un homme, c'est perçu comme un manque d'ambition ou de leadership.

Là où c'est difficile pour les femmes, c'est qu'on leur demander de jouer avec les codes masculins. Si elles continuent à être de modestes fleurs des bois et qu’elles ne prennent pas la parole, on ne la leur donnera pas. Mais si elles parlent en tapant du poing sur la table, elles seront perçues comme des mégères. Elles ont un jeu très complexe à jouer."

Quels conseils leurs donnez-vous ?

"Mon premier conseil, c’est d’aller parler aux hommes pour aller chercher l’information là où elle se trouve : combien je peux demander, est-ce que mon salaire est juste par rapport à mon niveau de qualification, est-il le même que celui d'un homme au même poste et au même âge ? Si les femmes n'osent pas, elles peuvent aussi dire 'moi je gagne tant, qu’en penses-tu, et que penses-tu que je peux demander ?' Généralement, elles tombent des nues !

Le mantra que je leur donne aussi, c’est de se dire, avant l’entretien : ‘Comme mon manager, je travaille pour gagner ma vie, pas mon argent de poche’. Il faut qu’elles se sentent sûres de leur bon droit. Car certaines se sont entendues dire, alors qu’elles réclamaient une augmentation de salaire : 'ah bah tu feras moins les soldes!' 

Ce qui est très important, c’est la préparation de l'entretien annuel d'évaluation. Les femmes ne veulent pas se vanter. Or, ça n’est pas le jour pour être modeste, même s'il ne s'agit pas non plus de s’approprier le travail des autres. Moi, je propose de préparer noir sur blanc leur bilan de l’année, comme on le fait pour un bilan de compétences : action par action, qu’ont-elles fait, avec quels moyens, quels résultats (chiffrés ou pas chiffrés), dans quel contexte ? Quelles compétences ont été mises en jeu et quelles compétences ont été acquises ? Quand on a mis ça noir sur blanc, on est toujours sidéré de voir tout ce qu’on a fait.

Comme dans une négociation commerciale, il faut un contre-argumentaire pour répondre aux objections en face, sur notre congé maternité, notre temps partiel... On explique donc que même si on a été en congé maternité, on a fait ceci et cela. Qu’un temps partiel ne doit pas impacter notre progression salariale. 

Souvent, les femmes se disent qu’elles ont déjà obtenu un temps partiel, et oublient qu'elles le paient, puisque leur salaire est impacté à la fin du mois !

Et puis il y a la technique du disque rayé. Laissez votre manager dérouler ses objections rituelles, puis répétez-lui votre demande." 

Estimez-vous que la loi est aujourd'hui suffisante et notamment l'Index de l’égalité professionnelle qui répertorie, entre autres, le nombre de salariées augmentées à leur retour de congé de maternité ?   

"L'index c'est une bonne chose mais ce n'est pas suffisant. C'est un début, à chaque fois on avance, mais ce n'est jamais suffisant. Quand on voit les écarts, quand on voit le nombre d'entreprises qui ne respectent pas la loi sur les augmentations au retour du congé maternité, c'est de la folie ! Ces entreprises vont-elles être sanctionnées ?"

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