Plaintes en justice, dénonciation des élus, remise en cause par le ministre de l'Economie, l'incendie de l'usine Lubrizol de Rouen, provoque une cascade de réactions, en raison de la pollution qu'il engendre, même si celle-ci est officiellement déclarée comme n'étant pas toxique.

Incendie dans l'usine classée Seveso, Lubrizol, s'est produit à deux pas du centre-ville de Rouen.
Incendie dans l'usine classée Seveso, Lubrizol, s'est produit à deux pas du centre-ville de Rouen. © Radio France / Mathilde Dehimi

Une usine Seveso, victime d'un incendie, dans un lieu "où il n'y a personne"

Pour le préfet de Seine-Maritime, les habitants respirent un air de qualité normale. Mais trois jours après l'incendie de l'usine Lubrizol, ses causes restent inconnues et la liste des produits qui se sont répandus dans l'air, l'eau et les cultures, ainsi que leur toxicité à long terme, n'est toujours pas établie officiellement. Une situation qui nourrit l'inquiétude de la population, et laisse derrière elle un panache de questions aussi gros que celui de la fumée noire qui s'est échappé de l'usine. Le bilan dressé par le préfet samedi en fin de journée, ainsi que la fermeture du site pendant sa dépollution, n'a pas fait taire les critiques et les interrogations. 

Le parquet de Rouen, qui a reçu plusieurs plaintes d' habitants de Rouen dans la journée de samedi, a décidé de diligenter l'enquête sur une qualification plus large que celle de "destructions involontaires par l'effet d'une explosion ou d'un incendie", ouverte quelques heures après l'incendie de ce site industriel classé Seveso seuil haut, et produisant des additifs de lubrifiants. Il a donc élargi l'enquête à la "mise en danger d'autrui".

Des investigations techniques ont notamment été menées par l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale au moyen de drones. Les constatations sur les lieux se dérouleront en début de semaine prochaine, "en fonction des possibilités d'accès au site", d'après le parquet. 

Le PDG de Lubrizol France, Frédéric Henry, s'est dit lui vendredi lors d'une conférence de presse "très étonné de voir un incendie qui se déclare en pleine nuit, dans un endroit où il n'y a personne".

Que les causes soient criminelles, ou accidentelles pour des raisons de négligences ou autres au sein de l'usine, les débats après l'incendie tournent autour de la présence de ce type d'installations classées Seveso, si près des zones urbanisées.

La fin des usines chimiques à proximité des villes ? 

Il y a 1379 sites Seveso en France. Depuis 1978, la France, comme tous les pays de l'Union, a obligation de recenser et classer les sites potentiellement dangereux.  La firme Lubrizol, elle, possède 3 sites en France : Rouen, Oudalle, Mourenx. La ville de Rouen compte une douzaine de sites classés Seveso. En Seine-Maritine, il y a 47 établissements de seuil haut, parmi lesquels les entreprises d'hydrocarbures et gaz, comme Butagaz, ExxonMobil, Total, Esso, et 28 sites classés en seuil bas. En France, on trouve par exemple les deux sites d'Areva à Pierrelatte, classés en seuil haut, et celui d'Ugine en seuil bas. 15 sites EDF sont classés en seuil bas, et 6 en seuil haut.

Une même firme peut avoir des sites classés dans les deux catégories. Il faut aller sur la base des installations classées du ministère de la Transition écologique pour avoir le nom de tous les sites.

Des députés de gauche ont réclamé samedi une commission d'enquête parlementaire.

"Il faut toute la vérité sur Lubrizol. Comme pour AZF il y a 17 ans, une commission d'enquête parlementaire doit être ouverte dès la semaine prochaine", a plaidé Olivier Faure, numéro un du PS, sur Twitter.  "Un décret déclarant l'état de catastrophe industrielle doit être rapidement publié pour permettre aux victimes de faire valoir leurs droits auprès des assurances", a aussi demandé l'élu de Seine-et-Marne, pour qui avec "un patron désinvolte, un préfet dépassé, un gouvernement incertain, la gestion de l'accident Lubrizol est inconséquente".

Sur France Inter, Bruno Le Maire, le ministre de l'Économie s'est exprimé au sujet de la présence de sites industriels dangereux dans les agglomérations. "Cela montre un modèle de développement qui ne peut plus être le modèle de développement du XXe siècle", a déclaré Bruno Le Maire. 

Les usines chimiques au cœur des villes, c'était très bien au siècle précédent, ce n'est plus possible au siècle suivant. Cela fait partie des questions qu'on devra se poser.

"L'urgence aujourd'hui c'est garantir la sécurité sanitaire des habitants de Rouen. Après, qu'on fasse un retour d'expérience, que nous regardions quelles leçons il faut en tirer sur les implantations d'usines, sur les usines à risque, sur la topographie de toutes les usines à travers le territoire, pourquoi pas, je pense que ça pourrait être utile", a t-il avancé.

L'adjoint au maire de Rouen, élu EELV, Jean-Michel Bérégovoy, estimait également ce samedi qu'il fallait remettre en cause la présence de cette usine si près de la ville. En janvier 2013, une fuite de Mercaptan sur le site de Lubrizol, à l'ouest de Rouen, avait provoqué un nuage nauséabond qui s'était répandu jusqu'en Ile-de-France et en Angleterre. Malgré tout, la ville de Rouen étudie un projet de quartier d'habitation à proximité. 

Normalement, les populations doivent être consultées avant l'installation ou la modification d'un établissement Seveso, mais quid  sur l'installation d'un nouveau quartier à coté d'une usine ? 

Jacky Bonnemains, militant Robin des Bois, interrogé par Paris Normandie, considère que dans un premier temps Lubrizol, fermée, va devenir une friche industrielle, et qui restera polluante :

"Le management de cette usine à peut-être manqué de rigueur et de conscience des risques, tant économiques pour l’entreprise elle-même que sanitaires et environnementaux. Je ne pense pas qu’elle pourra repartir, que Lubrizol pourra être reconstruite. Cela va sûrement devenir une friche industrielle avec un avenir compliqué, restant en l’état un bon moment, des problèmes de décontamination du terrain. Sans compter la pluie qui va disséminer les polluants par écoulement et l’envol de poussières par temps sec".

Le rôle des salariés, sentinelles de l'environnement

Sur franceinfo samedi Renaud Bécot, docteur en histoire environnementale et chercheur associé au Centre d'Histoire sociale des mondes contemporains, notait que précédemment, dans les catastrophes comme celles de Feyzin ou AZF, ce sont les comités d'hygiène et de sécurité (CHSCT) qui récoltaient des informations sur les causes des accidents. 

Ces comités n'existent plus, il reviendra donc à la nouvelle instance créée par la loi Travail de 2016, le Conseil économique et social de l'entreprise, de s'emparer de cette question environnementale. "C'est aussi pour ça que cette catastrophe aura probablement un caractère historique parce qu'elle nous permettra de savoir ce qu'il en est", explique Renaud Bécot. 

Pour le docteur en histoire, le rôle des salariés va être essentiel dans les prochains mois : "Les salariés ont un rôle important à jouer pour prévenir ce type de phénomène, puisqu'ils sont impliqués dans ces comités, et jouent finalement un rôle de sentinelles, par rapport aux contaminations au-delà de l'entreprise qui peuvent impacter l'environnement."

On parle de site classé Seveso, en lien avec une directive européenne du même nom. En 1975, l'usine chimique de la petite commune italienne de Meda en Lombardie, avait libéré un nuage toxique de dioxine, provoquant l'hospitalisation de nombreux enfants de Seveso, et la mort de milliers d'animaux. Pour éviter ce genre de catastrophe, les usines sont désormais classées selon les produits qu'elles utilisent par cette directive européenne Seveso. Elles doivent répondre à des normes de sécurité, de seuil haut ou bas, selon les produits en cause.

 En France on compte 745 établissements classés Seveso de seuil haut et 634 de seuil bas
En France on compte 745 établissements classés Seveso de seuil haut et 634 de seuil bas © AFP / SIMON MALFATTO, VALENTINA BRESCHI
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