Alors que sont à l'étude diverses propositions pour lutter plus efficacement contre les faits d'inceste et les violences sexuelles contre les enfants, entretien avec Michèle André, ancienne Secrétaire d'État aux droits des femmes, l'une des premières à travailler sur le sujet dans les années 80-90.

Michèle André
Michèle André © Maxppp / .

Michèle André a été secrétaire d'État chargée des droits des femmes de 1988 à 1991, avant d'être sénatrice du Puy-de-Dôme, et présidente de la commission des finances du Sénat jusqu'en 2017. Elle mesure le chemin parcouru sur les questions de violences faites aux femmes, et concernant les faits d'inceste, en trente ans, depuis 1991 date à laquelle elle a quitté le gouvernement Rocard. Aujourd'hui encore, elle se dit "atterrée quand je vois le nombre de viols perpétrés, dans un pays en paix comme le nôtre. Ils sont majoritairement commis par des proches des victimes."

Michèle André se souvient que, lorsque elle était ministre, "la question de l'inceste était un problème dont on parlait très peu". Elle avait été Interpellée sur le sujet alors qu'une jeune femme avait dénoncé son père, un notable de Saint-Brieuc, lors d'une émission télévisée. Celui-ci avait porté plainte en diffamation contre elle.

Michèle André avait alors plaidé publiquement pour que la prescription soit portée à 10 ans après la majorité de la victime : "Je n'ai pas été entendue".

"J'avais alerté mon collègue Garde des Sceaux Pierre Arpaillange, ainsi que le président de la commission des lois à l'Assemblée nationale, Michel Sapin, et je leur avais confié mon indignation" se souvient Michèle André, "mais j ai été surprise de voir que ni l'un ni l'autre ne pensait qu'il y avait urgence à agir".

Finalement, ce n'est qu'à l'occasion d'un vote d'une loi sur la famille, la loi du 8 janvier 1993, et grâce à la députée du nord Denise Cacheux, qu'un amendement sur cette prescription après 10 ans a été votée. Une première étape dans la prise en compte de ces viols et agressions sexuelles. Au fil du temps, on a pris connaissance de l'ampleur du phénomène, puisqu'on estime que 10% des enfants seraient victimes. Les règles ont encore évoluées, et depuis 2018 on peut dénoncer un inceste durant 30 ans après la majorité de la victime.

Eduquer et parler

"Le livre de Camille Kouchner a réveillé beaucoup de gens" selon Michèle André, et "'on connait tous des familles concernées. Cela a ouvert le sujet du consentement d'un mineur sollicité par un majeur. Je considère qu'il faut dire qu'une relation sexuelle à moins de 15 ans, est à qualifier de crime" explique Michèle André.

"Le plus important c'est que les victimes ou les proches sachent qu'ils peuvent aller porter plainte et que les conditions pour cela leur soit favorables. Souvent les gens ne parlent pas, les victimes même se taisent, car ils savent qu'une telle révélation détruit une famille. Je connais une famille par exemple, où la majorité des proches ont soutenu l'oncle malveillant plutôt que la jeune fille victime" explique Michèle André.

Actuellement, plusieurs propositions sont à l'étude, sur l'application de la prescription, d'un seuil d'âge, et sur les qualifications des actes incriminés. Pour l'ancienne ministre et sénatrice, "le cœur du problème", au-delà des mesures qui seront prises pour améliorer la réponse pénale à ces crimes, "c'est l'éducation".

Si certains vont jusqu'à  remettre en cause l'idée de famille, trop associée au système patriarcal, l'ex-sénatrice ne va pas jusque là. "Je suis assez traditionnelle" estime Michèle André, "et je ne pense pas qu'il faille abolir la famille, dans la majorité des cas, les faits d'incestes n'y ont pas de place. Mais je crois que l'on a un problème d'éducation."

"Il faut parler de sexualité, éduquer nos garçons, il faut dire les choses, à l'école ou en famille", conclut-elle, persuadée que dans ce domaine, comme dans celui de l'égalité-hommes femmes, "il faut deux générations au moins".

"Quand je vois la peine que j'ai eu pour juste faire aborder le sujet, il faudra bien deux générations pour en sortir, il faut être constant pour faire changer la donne,  il faut beaucoup de personnes impliquées et surtout ne pas changer de cap,  jamais".

Si l'on compte que le combat a commencé dans les années 90, il y a trente ans, il faudrait donc compter encore trente années supplémentaires.