Spécialiste des réseaux, professeur à la Sorbonne et auteur de "Faut il avoir peur de la 5G?" (Larousse), Guy Pujolle souligne que la 5G est une révolution annoncée pour les entreprises, mais pas avant l'horizon 2024. Le consommateur devrait se contenter, de son côté, de forfaits pas plus rapides que celui de la 4G.

Une antenne 5G, ici en service à Pékin
Une antenne 5G, ici en service à Pékin © AFP / NICOLAS ASFOURI

FRANCE INTER : Faut il parler de révolution ou de simple évolution avec l’arrivée de la 5 G ?   

GUY PUJOLLE : "Pour les entreprises, on peut parler de révolution… mais pas dans l’immédiat et pas avant 2024. En revanche, pour les consommateurs et les utilisateurs, on est loin d’une révolution. Car la vraie 5G, celle à très haut débit n’arrivera qu’en 2024, elle n’est même pas encore spécifiée. Avant cette date, la 5G commercialisée sera en réalité à peine plus rapide que la 4G. Donc les particuliers vont peut-être s’abonner et cela va permettre de déployer les antennes et le réseau mais le consommateur n’aura pas plus de débit, car toute la partie traitement des données, le cœur de la 5G niché derrière les antennes, ne sera pas opérationnel. Personnellement je déconseillerais d’acheter un téléphone compatible 5G avant 2023 voir 2024. En Chine ou en Corée, où il y a déjà plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs 5G, le retour des utilisateurs est qu’il n’y a pas plus de débit qu’avec de la 4G. Les opérateurs, avant de proposer de nouveaux usages et du très haut débit, doivent commencer tout d’abord à déployer le réseau, avant d’atteindre une bonne couverture du territoire d’ici 2024 au plus tôt, et toute la difficulté pour eux est la question de la rentabilité sur ces 3 à 4 années intermédiaires." 

Est-ce que l’on peut imaginer que la 5G permettra à terme d’avoir d’ici quelques années du très haut débit à la campagne, là ou il n’est pas possible d’installer la fibre ? 

"Non, parce qu’il faut beaucoup d’antennes et que les fréquences que l’on va utiliser dans la 5G, celles qui sont aux enchères ce mardi, sont des fréquences hautes, qui ont une portée moins bonne. Donc globalement si je veux couvrir le même territoire, il faut d’avantage d’antennes et cela coûtera plus d’argent… je ne vois pas les opérateurs couvrir des zones blanches ou mal couvertes en fibre avec de la 5G. Ils y seront peut-être obligés mais globalement non… ils vont être intéressés par les cœurs de ville. C’est une vraie question : est-ce que les opérateurs installeront des antennes relativement chères pour seulement quelques utilisateurs ?"

Du coté des entreprises, quelle est la promesse de la 5G ? 

"D’un point de vue technologique, la révolution annoncée de la 5G réside dans le temps de latence, c’est-à-dire l’aller-retour entre l’antenne et le téléphone réduit à une simple milliseconde, 50 fois moins que la 4G ! 

Cela permet de piloter avec du très haut débit par voie hertzienne des véhicules autonomes, de calculer et d’éviter les obstacles en temps réel, de connecter, comme dans un réseau wifi mais surpuissant et à l’échelle d’un territoire, des robots et des machines-outils dans des usines 4.0 entièrement numérisées, ou encore de mettre en place des villes intelligentes avec des objets connectées. Tout cela va engendrer des montagnes d’informations qui iront directement vers les centres de données nichés juste derrière les antennes 5G…"

Car derrière la 5G,  il y a la question de la collecte des données et de l’intelligence artificielle ?

"Pour moi, le véritable danger la 5G est là, on se trompe complètement de cible, on parle santé, consommation d’énergie mais la véritable question est : qui va avoir accès à ces données ? Réponse : elles vont d’abord transiter par les data center des opérateurs…

Qui aura la main ? Pour les opérateurs de télécommunications, la 5G est de ce point de vue une révolution parce qu’ils vont faire entrer des milliers de centres de données dans leurs réseaux, à 10 km maximum de chaque antenne 5G : cela veut dire que tous les flux de données issus des particuliers, des objets connectées, des industriels... tout transitera par ces data centers ! C’est donc une opportunité totalement nouvelle pour les opérateurs de communication. Ils vont devoir traiter ces milliards de données, alors qu’aujourd’hui, ils se contentent de fournir des tuyaux. Est-ce que les opérateurs sont capables de faire ce traitement des données ? C’est un vrai problème, j’ai peur qu’ils  fassent appel aux géants du web pour traiter ces données à leur place."