L’homme d’affaires cité en marge de l’affaire Goulard dit vouloir réformer le capitalisme. Tout en multipliant les implantations dans les paradis fiscaux.

Nicolas Berggruen, lors du Berggruen Prize Gala, à New York, le 14 décembre 2017.
Nicolas Berggruen, lors du Berggruen Prize Gala, à New York, le 14 décembre 2017. © AFP / Bryan Bedder / GETTY IMAGES NORTH AMERICA

► Une enquête de Benoît Collombat, cellule investigation de Radio France. Découvrez les deux autres volets :

"L’industrie financière fabrique des armes financières de destruction massive." La phrase n’émane pas d’un militant anticapitaliste mais du milliardaire Nicolas Berggruen, l’homme qui a embauché pendant plus de deux ans Sylvie Goulard, alors députée européenne, comme "consultante" de son think tank, l’Institut Berggruen. 

"Notre ambition est de repenser le capitalisme", réaffirme Nicolas Berggruen dans une vidéo promotionnelle de son Institut publiée le 2 décembre 2019. 

"L’institut Berggruen a été fondé après la crise financière de 2008-2009 avec l’idée d’améliorer les systèmes de gouvernance et le capitalisme", nous confirme par écrit la porte-parole de l’Institut Breggruen. 

Voilà pour le discours public. Mais qu’en est-il dans la pratique ? De quelle manière le milliardaire germano-américain qui souhaite peser sur l’avenir de l’Europe gère-t-il ses affaires ? 

La cellule investigation de Radio France a passé au crible les entités financières liées à Nicolas Berggruen et à son institut. Pour la plupart, elles sont logées dans des paradis fiscaux : aux Bermudes ou aux Îles Vierges britanniques. 

"Nous écoutons nos avocats" 

Au sommet de la pyramide des différents investissements de Nicolas Berggruen se trouve une holding, Berggruen Holdings, enregistrée aux Îles Vierges britanniques, comme le relève en 2010 Le Journal du dimanche et en 2016 le New York Times

La société baptisée Institut Berggruen est, elle, enregistrée dans un autre paradis fiscal, aux Bermudes, tout comme son trust "charitable". 

Interrogé sur ce choix, le 15 novembre 2019, lors d’un entretien par téléphone depuis ses bureaux de Los Angeles, Nicolas Berggruen nous a répondu : "Ça a été créé comme ça il y a quarante ans, donc ça n’a pas changé. Il y a une société qui est aux Bermudes, d’autres qui sont aux États-Unis. Les investissements doivent être effectués de manière productive, il y aura des changements avec le temps. Dans mon cas, la plupart [de ces investissements sont effectués] de manière caritative. Beaucoup d’instituts caritatifs sont aux Bermudes, c’est un endroit qui existe depuis longtemps pour tout ce qui est fondation, c’est pour ça qu’elle a été créée là. Ce sont des avocats qui effectuent ce travail, c’est eux qui nous guident. Nous les écoutons.

Relancé par mail sur le fait d’avoir recours aux Îles Vierges britanniques et aux Bermudes, l’Institut Berggruen précise : 

"L’Institut Berggruen, bien que basé en Californie et travaillant dans le monde entier, est une fondation privée exemptée d’impôts, enregistrée aux États-Unis en tant qu’organisation à but non lucratif couvrant le domaine éducatif et culturel. L’Institut fournit des déclarations de revenus consultables publiquement, connues aux États-Unis sous le nom de "formulaire 990". Etant donné que l’institut travaille dans le monde entier, la partie américaine de l’institut reçoit ses fonds via une fondation, également appelée Institut Berggruen, basée aux Bermudes. Les investissements qui financent l’institut concernent le monde entier, y compris en Europe, aux États-Unis et en Asie. Les Bermudes et les autres juridictions que vous avez mentionnées ont été choisies parce que leurs lois autorisent l’utilisation de véhicules de distribution et d’investissements philanthropiques souples et pratiques. Il s’agit d’une pratique courante pour de nombreux investisseurs internationaux comparables. Pour les mêmes raisons, d’autres œuvres de charité très connues s’installent aux Bermudes. L’Institut Berggruen se conforme aux lois de tous les pays où il opère. Certaines de ces lois ont récemment changé à la demande de l’Union européenne et des États-Unis.

"Berggruen Institute" : capture d'écran du registre du commerce des Bermudes.
"Berggruen Institute" : capture d'écran du registre du commerce des Bermudes.

L’ami chinois de Nicolas Berggruen 

Mais l’utilisation de places offshores par Nicolas Berggruen ne se limite pas au domaine "caritatif".  

En consultant la base de données des Panama Papers et des Paradise Papers, ces fuites mondiales sur l’optimisation et l’évasion fiscale, on retrouve le nom de Nicolas Berggruen au sein de plusieurs entités. 

Selon les Panama Papers, Nicolas Berggruen détient (de janvier 1995 à septembre 2001) par le biais de Berggruen Holdings, des parts dans la société Tangs Department Stores Limited (BVI), domiciliée aux Îles Vierges britanniques, en lien avec une chaîne de magasins de luxe chinoise. 

De mai 1991 à juillet 2017, Nicolas Berggruen apparait également au sein de la société China Investment Incorporations (BVI) Limited, immatriculée, elle aussi, aux Îles Vierges britanniques. Le bénéficiaire économique de cette structure est un homme d’affaires chinois, David Tang, propriétaire d’un club privé / restaurant à Hong Kong, baptisé China Club.  

A la mort de David Tang en août 2017, Nicolas Berggruen lui rend hommage sur Twitter : "David Tang était extraordinaire, un homme de la Renaissance, à la fois chinois et britannique, l'ami le plus fidèle et le plus généreux."  

Le président chinois Xi Jinping (au centre) avec Nicolas Berggruen (2e à droite), lors d'une conférence à Pékin, le 3 novembre 2015.
Le président chinois Xi Jinping (au centre) avec Nicolas Berggruen (2e à droite), lors d'une conférence à Pékin, le 3 novembre 2015. © AFP / JASON LEE / POOL

Paradise Papers 

Selon les données fournies par les Paradise Papers, en 2009, l’une des sociétés de Nicolas Berggruen, Liberty Acquisition Holdings International Company (LAHIC), était enregistrée aux îles Caïmans. 

Une autre société, Liberty Acquisition Holdings, liée à Nicolas Berggruen a été immatriculée en 2007 au Delaware, un paradis fiscal qui attire de nombreuses multinationales. Cette entité a été absorbée par une autre structure en Virginie en 2010.  

"Notre implication dans les sociétés mentionnées dans les Paradise Papers se limitait au rôle d’un investisseur passif, peu important, aux côtés de personnalités très respectées, nous répond par mail l’Institut Berggruen. Ces investissements sont en sommeil depuis de nombreuses années."  

Des Îles Vierges britanniques à Burger King 

Dans les paradis fiscaux, on trouve une autre société baptisée Justice Holdings Limited, créée par Nicolas Berggruen, immatriculée aux Îles Vierges britanniques et administrée depuis l'île anglo-normande de Guernesey. 

En 2013, Nicolas Berggruen apparaît également dans une autre société enregistrée aux Îles Vierges britanniques, Platform Acquisition Holding Limited. Il y apparait comme "directeur non exécutif" aux côtés d'Alain Minc en tant que "directeur non exécutif indépendant". "C’était une société cotée en Bourse destinée à faire des acquisitions, l’équivalent d’un fonds d’investissement, explique Alain Minc. Nicolas Berggruen m’avait demandé d’en être l’un des administrateurs, ce que j’ai fait jusqu’au moment où cette société a pris le contrôle de Burger King. J’en suis sorti à ce moment-là parce que l’idée d’aller tous les mois en conseil d’administration à Miami n’était pas exactement le genre de vie dont j’avais envie.

Les documents financiers de Platform Acquisition Holding Limited consultés par la cellule investigation de Radio France montrent qu’Alain Minc détenait 0,01 % de cette société et qu’il possédait une option pour acheter 75 000 actions à 11,50 dollars. Interrogé sur ce point, Alain Minc répond qu’il a "dû acheter puis revendre" ces actions mais que "ça n’a pas été le deal du siècle".

VIDÉO - Nicolas Berggruen, un milliardaire influent en Europe :

Un patrimoine immobilier qui passe par le Luxembourg et les Bermudes 

Selon les documents consultés par la cellule investigation de Radio France, des sociétés immobilières en France sont liées à la galaxie financière de Nicolas Berggruen. Même dans la gestion de ce patrimoine en France, l'homme d'affaires privilégie un montage passant par le Luxembourg et les Bermudes.  

Ainsi, ses entités en France sont détenues par une holding de droit luxembourgeois, Berggruen France Properties Sarl, créée en octobre 2017 et elle-même contrôlée par la société Berggruen Institute aux Bermudes. 

"Je passe très peu de temps [sur ce sujet], nous répond Nicolas Berggruen. La holding est gérée par des gens dont c’est le métier et qui font les investissements. J’espère qu’ils sont conseillés au mieux, c’est tout.

"Rien n’est illégal dans ces montages, commente le spécialiste des paradis fiscaux, Eric Vernier. C’est une logique qui consiste dans le fait de payer le moins d’impôts possible, y compris là où on est implanté. Il y a une dissonance entre le fait de réfléchir à un monde meilleur et de s’installer dans des endroits délétères pour l’économie et l’équilibre mondial."

Lorsqu’on demande à Nicolas Berggruen s’il ne voit pas de contradiction entre le fait d’utiliser toutes ces places offshores et son discours public sur la critique et la rénovation du capitalisme, la réponse fuse : "Quelle serait votre proposition ? Quelle est l’alternative ?"

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