On a demandé à trois politologues de sortir les calculettes et de se plonger dans le passé. "Très souvent, on se rend compte que les seconds tours ne sont pas un simple résultat arithmétique", dit Stéphane Zumsteeg. "La dynamique de Valérie Pécresse semble plus ancrée", affirme Virginie Martin.

Clémentine Autain, Julien Bayou et Audrey Pulvar, ce lundi 21 juin.
Clémentine Autain, Julien Bayou et Audrey Pulvar, ce lundi 21 juin. © AFP / Stephane de Sakutin

Pour y voir plus clair, après la fusion des listes de gauche, il faut sortir les calculettes. En Île-de-France, quatre candidats se présentent dimanche pour le second tour. Valérie Pécresse, la présidente sortante, est ultra-favorite. À gauche, depuis l’annonce de l’alliance entre EELV, le PS et LFI notamment, l’espoir de reprendre la région renaît. Si les sondages parus ces dernières semaines donnent Valérie Pécresse vainqueur, un doute subsiste. 

Les résultats au premier tour 

La présidente sortante de droite Valérie Pécresse caracole en tête à l’issue du premier tour, avec 35,94% des voix. Derrière, le RN Jordan Bardella et Julien Bayou se tiennent dans un mouchoir de poche. Avec 11,79% des suffrages, Laurent Saint-Martin, de la République en marche, est quatrième. En tout, six listes dépassent les 10% requis pour se qualifier. La France insoumise et les socialistes se rangent derrière les écologistes. Les électeurs auront le choix entre quatre listes ce dimanche 27 juin.

Les projections pour le second tour 

Quand on additionne les résultats des trois listes, on obtient 34,26% des voix, sans compter celui de Lutte ouvrière. C’est moins de deux points d’écart avec la présidente sortante Valérie Pécresse. Mais arithmétiques et politiques ne sont pas toujours de bons amis. "La victoire est à notre portée : l’alliance des trois listes pour un second tour (…) nous place au coude à coude avec Valérie Pécresse" clame Clémentine Autain. Mise à part la gratuité des transports en commun souhaité par la candidate Audrey Pulvar, les programmes ont de grands points communs et se rejoignent parfois, sur l’écologie notamment.

En 2015, Valérie Pécresse avait arraché à la gauche la région, après 17 ans de mandat pour le socialiste Jean-Paul Huchon. Le candidat de l’époque, Claude Bartolone, alors président de l’Assemblée nationale, avait échoué, d’un cheveu. Il y avait eu 60 000 voix d’écart. Déjà en 2015, les socialistes avaient fini par s’allier avec les écologistes puis les communistes.

L’avis de trois politologues

La gauche ne gagnera pas si elle espère -seulement- l'addition des votes. L'abstention sera-t-elle aussi forte dimanche prochain ? Les jeunes se mobiliseront-ils ? Quel rôle pour La République en marche, distancée par Valérie Pécresse ? Nous avons donné la parole à la politologue Virginie Martin, à Stéphane Zumsteeg, le directeur du département Opinion à l'institut de sondage Ipsos, et au professeur de science politique à l’université de Lille Rémi Lefebvre. Ils décryptent chacun à leur manière cette alliance de la gauche lors de l'entre-deux-tours.

FRANCE INTER : Les leaders de gauche qui ont fusionné ont-ils raison de croire en leur victoire ? 

Stéphane Zumsteeg : "Le vrai challenge pour la nouvelle liste de gauche, ce serait de récupérer la totalité des voix des listes réunies. Il y a encore un petit suspens. "

Rémi Lefebvre : "Comme il y a eu une très faible participation au premier tour, beaucoup de choses peuvent se passer. Il y a des électeurs nouveaux qui peuvent arriver, d'autres qui peuvent partir. Globalement, je crois que chaque liste a à peu près mobilisée 3 à 4% des inscrits au premier tour. Ce n’est pas beaucoup." 

Des voix de la gauche peuvent-elles s’envoler entre les deux tours ?

Virginie Martin : "Cette fusion peut être intéressante pour certains, mais un repoussoir pour d'autres aussi. C'est là-dessus que Valérie Pécresse joue beaucoup. Elle répète que c'est une liste qui est soutenue par la France insoumise, donc Jean-Luc Mélenchon. Elle a des mots très durs, avec cette volonté de stigmatiser cette liste. Est-ce que cette liste n’est pas « trop à gauche » peuvent se demander des électeurs ?"

Stéphane Zumsteeg : "Tout le monde n'est pas converti à l'écologie. Certaines personnes, sans doute minoritaires au sein de l'électorat social-démocrate et l'électorat insoumis, peuvent ne pas être tentés par les sirènes écologistes."

La stratégie de Valérie Pécresse est d'agiter le chiffon rouge sur une gauche radicale, une gauche dangereuse pour l'Île-de-France. Elle veut très clairement attirer une partie de l'électorat de la République en marche.

Rémi Lefebvre : "Est-ce que les électeurs d'Audrey Pulvar vont accepter de voter pour une tête de liste qui est écolo ? Est-ce que les électeurs insoumis, très fort en Seine-Saint-Denis, vont accepter de mêler leur voix à des dirigeants politiques qui n'ont pas forcément leur faveur pour ce deuxième tour ? Ce sont des électorats qui sont très différents."

Virginie Martin : "Voyez dans l’entourage de Manuel Valls, même si sa voix ne porte plus autant qu’avant, mais des critiques de cette fusion se font entendre. Il peut y avoir un effet repoussoir. Clémentine Autain est issue de La France insoumise, des électeurs peuvent ne pas vouloir voter pour elle à travers la liste de Julien Bayou. De même pour Audrey Pulvar."

La gauche a-t-elle des réserves de voix ? 

Virginie Martin : "D'après les calculs et ce que j'ai regardé, les réserves de voix semblent plutôt du côté de la gauche que du côté de LR. D'abord, les jeunes ont excessivement peu voté, plus de 80%. Aujourd’hui, les jeunes votent davantage pour les Verts et le RN. Par ailleurs, l’électorat des Républicains s’est bien mobilisé lors du premier tour. Ils n’ont peut-être pas fait le plein de voix, mais ils se sont beaucoup rendus aux urnes. A gauche, la réserve de voix se trouve aussi dans les bastions plus populaires, moins favorisés et qui ont peu voté, comme en Seine-Saint-Denis où Clémentine Autain a fait de très gros scores par exemple. Dans Paris, il y a eu une forte abstention et Valérie Pécresse ne fait pas ses meilleurs scores."

Rémi Lefebvre : "Cela fait trois jours que les médias ne parlent que de l’abstention. Est-ce que cela peut les culpabiliser, les amener à une forme de sursaut civique ? On peut penser que cela va avoir des effets de mobilisation. Aux dernières élections régionales, au niveau national, la participation avait augmenté entre les deux tours et notamment là où il y avait des enjeux au deuxième tour. C'est la même chose qu'on a observé aux municipales dans les villes qui pouvaient basculer à gauche. On peut avoir une remobilisation de l'électorat de gauche au deuxième tour, mais ça reste quand même assez peu probable."

Est-ce que les électeurs de La République en marche vont se comporter "en faiseur de roi" ?

Stéphane Zumsteeg : "Il n’est pas impossible qu’une petite partie de l’électorat de Jordan Bardella, et une petite partie de l'électorat de Laurent Saint-Martin vote utile, plutôt que de voter pour une liste qui ne gagnera pas."

Rémi Lefebvre : "Le candidat LREM se maintient. Il y a une forte porosité entre cet électorat et celui de droite. Surtout que Valérie Pécresse est Macron-compatible, ce qui n’est pas le cas de Laurent Wauquiez par exemple." 

Alors, in fine, cette fusion va-t-elle permettre à la gauche de l'emporter ?

Stéphane Zumsteeg : "Il y a une légère incertitude sur le scrutin en Île-de-France, mais Valérie Pécresse reste favorite. Très souvent, on se rend compte que les seconds tours ne sont pas un simple résultat arithmétique."

Virginie Martin : "Valérie Pécresse reste en tête malgré tout. Mathématiquement, il y a un point d'écart entre les deux listes. Une élection c'est aussi une dynamique. Les élans peuvent aller dans les deux sens, mais Valérie Pécresse a aussi un bilan, des réseaux. Sa dynamique semble plus ancrée."

Rémi Lefebvre : "Sur le papier, le deuxième tour des élections régionales en Île-de-France n'est pas plié. Incontestablement, la gauche a des réserves de voix, mais Valérie Pécresse peut encore mobiliser des électeurs de son côté."

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