INFO FRANCE INTER - L’ONG franco-syrienne SCM (centre syrien des médias et de la liberté d’expression) a déposé plainte pour crime de guerre et crime contre l’humanité pour les attaques des 5 et 21 août 2013 en Syrie. Ces attaques aux gaz neurotoxiques ont fait plus de 1.400 morts et des milliers de blessés.

Manifestation à New-York en août 2013 contre le régime de Bachar al-Assad, suite aux attaques à l'arme chimique en Syrie
Manifestation à New-York en août 2013 contre le régime de Bachar al-Assad, suite aux attaques à l'arme chimique en Syrie © AFP / CEM OZDEL / ANADOLU AGENCY

C’était en août 2013. Grâce aux photos et vidéos prises par la société civile syrienne, le grand public découvrait l’horreur des attaques aux armes chimiques perpétrées dans la banlieue de Damas et à proximité. Des images d’hommes, de femmes, d’enfants, de la mousse s’échappant des lèvres, hurlant, suffoquant. Des images de cadavres, par centaines. Plus de 1.400 civils, femmes et enfants pour près de la moitié, ont ainsi été tués au cours de ces attaques dans les villes de Douma et Adra le 5 août 2013, puis dans deux faubourgs de Damas, la Ghouta orientale et la Ghouta occidentale, le 21 août 2013.

Plus de sept ans après, ces éléments sont repris dans une plainte avec constitution de partie civile, extrêmement détaillée et documentée, qu’ont déposée lundi entre les mains de la doyenne des juge d'instructions Mes Jeanne Sulzer et Clémence Witt pour le Centre syrien des médias et de la liberté d’expression (SCM). Leur objectif ? Mettre fin à l’impunité. “La France a publiquement condamné l’utilisation d’armes chimiques par le gouvernement syrien en août 2013", rappelle Me Clémence Witt. "Ce que nous attendons de la justice française, sur le fondement de la compétence extraterritoriale, c’est qu’elle permette la manifestation de la vérité, tant en reconnaissant aux victimes leur statut qu’en faisant aussi la lumière sur la chaîne de commandement et sur les responsabilités du gouvernement syrien.

“Mon corps était comme mort”

La plainte s’appuie sur une importante quantité de vidéos et photos. Mais aussi sur les témoignages d’une vingtaine de survivants de ces attaques qui ont aujourd’hui fui le régime syrien pour se réfugier en France et en Allemagne principalement. Il y a ainsi ce jeune homme, encore mineur au moment des faits, qui a perdu 17 membres de sa famille dans l’une des attaques. “C’est impossible de décrire l’état d’horreur et de peur dans lequel les gens se trouvaient", témoigne-t-il aujourd’hui. “Les enfants pleuraient, les gens couraient. Mon neveu, qui souffrait d’asthme, vomissait. J’ai perdu connaissance et quand je me suis réveillé à l’hôpital, trois jours avaient passé. Mon corps était comme mort, je ne pouvais plus bouger, à part les yeux.

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Ces témoignages constituent “des éléments nouveaux", insiste Me Clémence Witt, "qui permettent d’établir l’existence d’attaques généralisées, systématiques, contre la population civile, en exécution d’un plan concerté. C’est la raison pour laquelle les crimes que nous visons sont des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre.” Parmi les survivants qui témoignent anonymement pour des raisons de sécurité, il y a aussi cette mère de deux enfants en bas âge à l’époque et victimes des deux attaques, les 5 et 21 août. Cette femme, qui a pris l’habitude de toujours se trouver dans la même pièce que ses enfants afin de ne pas être séparés d'eux s’ils étaient tués, raconte l’impression d’étouffement, les sensations de picotement dans le corps, mais aussi, les pertes de mémoire qui l’ont affectée durablement. Il y a encore cet homme infecté “par le gaz provenant des corps des personnes que j’ai secouru” et dont la fille née après les attaques est aujourd'hui soignée en France car elle souffre “d’un handicap aux mains et de nombreuses autres complications causées par le gaz sarin”.

Photo prise dans une morgue de Damas, montrant des victimes de l'attaque chimique menée dans un faubourg de Damas, la Ghouta orientale, le 21 août 2013
Photo prise dans une morgue de Damas, montrant des victimes de l'attaque chimique menée dans un faubourg de Damas, la Ghouta orientale, le 21 août 2013 © AFP / AFP PHOTO/HO/SHAAM NEWS NETWORK

Les uns après les autres, les témoignages recueillis pour les besoins de cette plainte devant la justice française “racontent l’horreur” décrypte encore Me Witt, "les missiles spécifiques qui contiennent des agents neurotoxiques et dégagent une couleur mauve, qui sont lancés la nuit ou à l’aube parce que les températures sont plus froides. Ça permet ainsi aux gaz de rester concentrés et de pénétrer dans les habitations. Ces personnes racontent aussi des attaques en deux temps : une première phase - les attaques chimiques en tant que telles - qui pousse les habitants à se réfugier sur les toits des immeubles pour échapper à l’asphyxie, et un second temps avec le pilonnage quasi-systématique des toits sur lesquels se sont réfugiés ces mêmes survivants.”

“Je pensais qu’on ne pouvait voir ça que dans les films”

Pour Mazen Darwish, avocat syrien réfugié en France et directeur de l’organisation SCM qui s’est constituée partie civile, “je pensais qu’on ne pouvait voir ça que dans les films ou alors au siècle dernier, lors de la Seconde guerre mondiale. Mais je n’ai jamais imaginé que ce genre de choses puisse arriver, n’importe où, pas seulement en Syrie.” Alors, parce que c’est une des missions de l’ONG qu’il dirige, il s’attelle à construire des dossiers pénaux à porter devant les différentes instances judiciaires européennes. Ça a déjà été le cas en Allemagne, pour ces mêmes faits d’attaques aux gaz neurotoxiques. Ce pourrait l’être prochainement en Suède.

Ce n’est pas une question de vengeance'', explique-t-il, “mais de justice, de donner la garantie à nos enfants que des choses comme ça ne se reproduiront plus”. Mais pour construire de tels dossiers judiciaires, il faut des preuves : photos, vidéos prises juste après les attaques, vêtements des personnes infectées, missiles qui ont transporté ces gaz. Et ces preuves s’obtiennent parfois moyennant un prix très très élevé. “Certains de mes collègues ont payé de leur vie la recherche de preuves. Certains ont été torturés à mort”, déplore Mazen Derwish. Alors, “cette plainte est leur héritage. C’est ce qu’ils nous ont donné pour poursuivre le combat pour la justice.”

Désormais, il revient donc à la justice française d’instruire cette plainte. Et de décider des suites à lui donner.