La mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, qui vient de publier son dernier rapport d'activité, alerte sur une forte augmentation des témoignages sur des dossiers de plus en plus graves, en particulier dans le domaine de la santé, notamment depuis le début de la crise sanitaire

La Mission de lutte contre les dérives sectaires constate une augmentation de 40% des saisines depuis cinq ans.
La Mission de lutte contre les dérives sectaires constate une augmentation de 40% des saisines depuis cinq ans. © Getty / Emmanuel Lavigne / EyeEm

Récemment rattachée au ministère de l'Intérieur, sous la responsabilité de la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a publié son dernier rapport d'activité 2018-2020. Elle alerte sur une augmentation de 40% des saisines depuis cinq ans, notamment des signalements de situations "urgentes" qui présentent "un risque immédiat d'ordre public ou de sécurité pour les personnes".

La Miviludes note un fort impact de la crise sanitaire sur les signalements. En 2020, les catégories de saisine "vaccination", "Covid-19" et "complotisme" ont d'ailleurs été ajoutées et la Mission a été saisie de 120 signalements entre mars et décembre 2020 sur des situations inquiétantes en lien direct avec la crise sanitaire.

Des dérives dans le domaine de la santé, aggravées par la crise sanitaire

"On assiste à une recrudescence des propositions trompeuses et dangereuses qui peuvent séduire des personnes angoissées, fragilisées ou déstabilisées par la crise sanitaire", observe la Miviludes, citant plusieurs exemples : renforcer ses défenses immunitaires en jeûnant, bain de lumière "métatronique", répétition de séries précises de chiffres, ou encore "protections" pratiquées par téléphone.

L'impact de la crise sanitaire est d'autant plus visible que les demandes adressées à la Miviludes concernent principalement le domaine de la santé, dans 38% des cas. "À côté du secteur réglementé de la santé, un immense marché s’est développé", s'inquiète-t-elle, préoccupée notamment par le développement des "radicalités alimentaires", donnant lieu à des pratiques comme les jeûnes ou le crudivorisme "extrêmes".

La Miviludes cite le cas de Thierry Casasnovas, entrepreneur leader sur le sujet avec plus de 500 000 abonnés sur sa chaîne Youtube, sur lequel la Mission a reçu plus de 600 questionnements et témoignages sur les trois dernières années, dont 96 en 2020. Cela en fait la personnalité la plus signalée à ce jour, pour ses propos "sur la prise en charge des personnes atteintes de cancer, de maladies chroniques, et plus récemment sur la politique vaccinale".

Les tarifs pratiqués pour réaliser ce type de "médecines alternatives" sont souvent "exorbitants". Elle a par exemple reçu 13 signalements en 2019 et 2020 au sujet de praticiens comme ce professeur "qui pose des diagnostics et délivre des certificats médicaux attestant qu’un client souffre d’électrosensibilité".

Des méthodes de coaching douteuses... et coûteuses

Dans le domaine du coaching aussi, les dépenses peuvent rapidement atteindre des niveaux très importants. Sur les cinq dernières années, les saisines portant sur des personnalités qui se déclarent coach ont été multipliées par trois pour atteindre 144 en 2018-2020. "Les engagements financiers sont très rapides et peuvent atteindre jusqu’à 40 000 euros pour quelques heures de coaching", rapporte la Miviludes.

Il peut s'agir de coaching individuel, mais aussi de"shows", _"où se retrouvent parfois jusqu’à quelques 2 000 personnes_, les tarifs sont différenciés selon l’emplacement dans la salle, la proximité avec le leader et quelques privilèges supplémentaires octroyés", explique le rapport. "Les participants sont mis à l’épreuve de la privation de nourriture, de sommeil et d’un excès d’activité".

J’étais addict à leurs vidéos. (…) Je me suis mis à croire que j’étais un raté et que, sans ces vidéos, je ne trouverais jamais le bonheur.

Le coaching doit aussi son essor aux réseaux sociaux. Dans un signalement, il est par exemple question de deux coachs en développement personnel exerçant sur Youtube. Une personne qui dit avoir été sous leur emprise raconte qu'elle regardait leurs vidéos "tous les jours" : "J’étais addict à leurs vidéos. (…) Je me suis mis à croire que j’étais un raté et que, sans ces vidéos, je ne trouverais jamais le bonheur"

"J’ai l’impression d’avoir subi un lavage de cerveau", poursuit le témoin qui se souvient d'avoir été incité à participer à des formations et des conférences payantes et s'être éloigné d'une partie de son entourage en se disant qu'ils "allaient rater leur vie, mais pas moi". "J’ai perdu en créativité, en confiance en moi (car je ne pensais plus par moi-même) et en les autres", résume-t-il.

Inquiétudes sur les écoles hors-contrat

Le développement personnel et les médecines alternatives s'invitent aussi dans le domaine éducatif, en particulier dans les écoles hors-contrat, selon la Miviludes qui constate une hausse des signalements concernant ces établissements en plein essor. Le nombre d'enfants de moins de 10 ans inscrits dans une école hors contrat a en effet doublé sur les cinq dernières années. La Miviludes a par exemple reçu 14 saisines concernant des écoles Steiner-Waldorf en 2020, où se déclinent des mouvements comme l'Anthroposophie.

Dans le domaine de l'éducation, les écoles hors-contrat suscitent près de la moitié des signalements. Ils relatent "des soins alternatifs qui incluent de plus en plus la prise en charge des enfants qui présentent des troubles du comportement ou un handicap, ainsi que des croyances New Age qui se développent autour d'enfants "particuliers" dont les difficultés sont interprétées comme des signes de l'avènement d'une nouvelle humanité", détaille le rapport.

Dans un signalement, un témoin parle d'une "expérience douloureuse" dans une école privée hors contrat : "La famille a fait des efforts financiers importants pour que les enfants puissent bénéficier d'une 'éducation spirituelle et bienveillante', jusqu'au jour où elle a découvert la maltraitance psychique et physique subie par le fils aîné. Les paroles blessantes et abaissantes de la directrice à son égard, les défauts de surveillance, ainsi que les coups reçus par les autres enfants, ont été découverts par les parents"