On s’attend à une atmosphère calme, feutrée seulement interrompue par le signal des machines. C’est tout l’inverse. C’est bruyant, un tourbillon, une ruche où chacun sait exactement ce qu’il doit faire. Voici le service réa du CHU de St Etienne, une des villes de France les plus durement touchées par la deuxième vague.

Les soins en réanimation sont lourds, longs et demandent une attention permanente du personnel.
Les soins en réanimation sont lourds, longs et demandent une attention permanente du personnel. © Service communication CHU Saint-Etienne

Heureusement, il y a des rosaces colorées au sol pour se repérer. L’hôpital nord de Saint-Étienne semble avoir été conçu pour faire perdre le sens de l’orientation. Alors on se raccroche à ces rosaces collées par terre et on suit la lettre G. C’est dans cette aile du bâtiment que l’on trouve un des services de réanimation de l’hôpital. Quinze lits en temps normal, vingt aujourd'hui. 

L'hôpital nord de Saint-Etienne a affronté une terrible deuxième vague de coronavirus, le taux d'incidence y a été l'un des plus mauvais du pays.
L'hôpital nord de Saint-Etienne a affronté une terrible deuxième vague de coronavirus, le taux d'incidence y a été l'un des plus mauvais du pays. © Radio France / Vanessa Descouraux

Une femme de 21 ans, un pompier de 35 ans

9 heures pile, c’est la réunion de transmission. L’équipe qui a assuré la garde de nuit donne les informations à celle qui lui succède pour une nouvelle longue et oppressante journée. 

C’est le chef du service Guillaume Thiery qui a fait cette garde. Il commence par une bonne nouvelle : il y a deux lits disponibles ce matin. Premier signe positif après des jours et des jours où le service a croulé sous les patients.

Les médecins, les internes, les infirmières, les kinés assistent à cette réunion. Tout est passé en revue : les patients dont l’état se dégrade, ceux qui vont bientôt sortir de ce service --"il va bien, il joue au Sudoku toute la journée"-- ceux qui sont morts dans la nuit, ceux qui vivent leurs derniers instants --"on va devoir rappeler sa famille"-- et ceux qui retiennent l’attention pour leur jeune âge : une femme de 21 ans et un pompier âgé de 35 ans.

Après la réunion de transmission, chacun sait ce qu'il doit faire. Les soins sont préparés.
Après la réunion de transmission, chacun sait ce qu'il doit faire. Les soins sont préparés. © Radio France / Vanessa Descouraux

Au bout d’une heure, l’équipe se disperse, se répartit les lits et les patients. Chacun d’eux bénéficie d’une surveillance que l’on ne trouve dans aucun autre service (en moyenne, une infirmière pour deux patients et une aide soignante pour quatre malades).

Un homme tremblotant semble effrayé

On s’attend à une atmosphère calme, feutrée seulement interrompue par le signal des machines. C’est tout l’inverse. C’est bruyant, un tourbillon, une ruche où chacun sait exactement ce qu’il doit faire. La réanimation est un endroit où le temps s’évapore tant il passe vite. 

La plupart des patients sont intubés. D’autres ont seulement un masque qui les aide à respirer (ventilation non invasive).

Un premier patient arrive sur un brancard, un homme de 63 ans. Il semble effrayé par l’agitation autour de lui. Son regard est terrorisé, certainement à l’idée de rentrer dans ce service dont le simple nom fait peur. Il parvient à maîtriser ses tremblements au bout de quelques minutes. Le personnel l’installe dans sa chambre, le rassure.

Il arrive dans le secteur géré ce matin-là par le docteur Sophie Périnel, qui s’excuse de devoir s’isoler quelques instants "pour donner un sale coup de fil"

En revenant, elle est déjà interrompue par un autre appel : une famille qui veut prendre des nouvelles. Cette fois, elles sont positives, leur proche va quitter le service. Il va beaucoup mieux. Il va rester hospitalisé certes mais dans un service moins lourd. Soudain, l’enthousiasme du docteur Périnel est douché. On lui annonce que la mère du patient vient de mourir du Covid-19, elle va être enterrée dans trois jours. Sans son fils. Il ne sait rien de cette tragédie familiale. 

Comme dans tous les services de réanimation de France, il a fallu trouver des lits supplémentaires à Saint-Etienne. Un service a été crée ex nihilo dans un bloc opératoire.
Comme dans tous les services de réanimation de France, il a fallu trouver des lits supplémentaires à Saint-Etienne. Un service a été crée ex nihilo dans un bloc opératoire. / Service communication CHU Saint-Etienne

Quand un patient appelle sa famille avant d'être plongé dans le coma

Un grand tableau au milieu du service indique les heures programmées des visites des familles. Alors qu’elles sont interdites dans le CHU pour contenir la propagation du virus, le service de réanimation planifie malgré tout la venue de certains proches. 

Pour les équipes, voir les malades mourir seuls lors de la première vague a été une souffrance brute. Cette fois, le chef du service a fait en sorte qu’un au revoir soit possible. Un médecin explique qu’il est important de parler aux familles. "Une dame vivait ses derniers instants. Son fils croyait qu’on proposait un arrêt thérapeutique dans l’unique but d’avoir un lit. On lui a montré les lits libres à côté, il a vu que ce n’était pas pour ça mais parce qu’on ne pouvait plus rien faire pour sa mère. Il a compris."

"C’est dur pour le personnel" reconnait Marlène Charrier, cadre de santé. "Quand le patient appelle sa famille, avant d’être plongé dans le coma, c’est humainement lourd. Une infirmière est venue récemment me voir. C'était pour une jeune patiente, alors qu’ils étaient en train de l’intuber, l’équipe a vu sur son mobile s’afficher ‘Maison’, c’est violent". 

La réanimation n'est pas qu'un service dédié à la technologie, à ces machines qui donnent toutes les données du patient, la dimension humaine y a toute sa place. 

Dans cet univers ultra médicalisé, où les machines maintiennent des hommes en vie, la dimension humaine en direction des familles des malades est capitale.
Dans cet univers ultra médicalisé, où les machines maintiennent des hommes en vie, la dimension humaine en direction des familles des malades est capitale. © Radio France / Vanessa Descouraux

Marie, aide soignante depuis plus de deux ans, confirme que ce rapport aux proches représente une part importante de son travail. "Ils doivent voir l'environnement dans lequel évolue leur proche, qu'ils voient le visage de ceux qui le soigne". Au delà des soins, des massages qu’elle dispense, elle est là quand le patient s’éteint. C’est à elle de refermer la housse mortuaire du défunt. Elle est la dernière personne à le voir. "Ça fait partie du travail, c'est un soin particulier, on l'humanise au mieux."

Cette patiente n'arrive pas à serrer la main du médecin

Elle est grande, massive. Ses 21 ans auraient du lui donner le droit (et le devoir) d’être débordante d'énergie. Mais ses 21 ans à elle la collent dans un lit, terrassée par la Covid-19, empêtrée dans des tuyaux, maintenue par des machines.  

Son dossier médical est lourd, notamment avec des soucis neurologiques, mais l’image de cette vitalité mise à l'arrêt glace le sang. 

L’équipe qui la suit s’habille dans un sas, rien ne doit rentrer non protégé dans cette pièce. Équipés d’une blouse, d’une sur-blouse, d’une charlotte, d’un masques FFP2, de lunettes et de gants, le médecin et son interne entrent. La pièce est isolée de tout, même du son. Seul le respirateur se fait entendre dans une régularité presque rassurante. 

La patiente ne parvient pas à serrer la main du médecin, ni à cligner des yeux "mais je vois que tu essaies" la rassure le docteur Sophie Périnel, en poste depuis quatre ans dans le service.

Elle est dans un état stable, alors l’équipe médicale tente de la faire respirer par elle-même. Il la prépare au réveil. "On se pose la question du réveil tous les jours", explique le docteur Périnel, "C'est une étape à risques car le moment où on lève l'anesthésie c'est un moment où les patients peuvent manquer à nouveau gravement d'oxygène. Il faut être prudent et patient".

Le lendemain, la plus jeune patiente du service est extubée. Le réveil s'est bien passé.

"C'est éprouvant de décider quel patient a sa place en réa"

Le CHU de Saint-Etienne a crée des lits supplémentaires en réanimation. Un bloc opératoire abrite une quinzaine de lits, ce service a été crée ex-nihilo. Mais "prendre la gestion de l'épidémie sous l'aspect du nombre de lits de réa est un tout petit aspect du problème" tempère le chef du service Guillaume Thiery. Ses lits supplémentaires ont cependant permis aux réanimateurs de ne pas faire plus de choix difficiles qu’ils n’en font déjà. 

Aujourd’hui les équipes sont écrasées par ces responsabilités éthiques, de plus en plus pesantes, comme par exemple choisir entre un patient pas très âgé mais très dépendant, ou un plus vieux et autonome. Ce questionnement fait certes partie du travail en réanimation, mais il devient obsédant avec cette crise, car il se pose plusieurs fois par jour. "Jusqu'à 20, 30 fois par jour, c'est humainement éprouvant de décider quel patient aura sa place en réa", avoue le professeur Thiery. "L'enjeu c'est la survie évidemment, mais il faut aussi penser aux conséquences physiques et psychologiques d'un passage en réanimation, il faut qu'elles soient acceptables, alors identifier à qui on va vraiment rendre service, c'est la partie la plus difficile du métier".

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