Des professeurs alertent sur des pressions de la part de leur hiérarchie pour améliorer les résultats du baccalauréat, délivré cette année sur la base du contrôle continu.

Un lycéen en terminale révise ses cours à domicile, pendant la crise du coronavirus.
Un lycéen en terminale révise ses cours à domicile, pendant la crise du coronavirus. © AFP / Karine Péron Le Ouay

Pour cette année très particulière où le bac sera délivré sur la base du contrôle continu, des sous-jurys puis des jurys se réunissent en ce moment et jusqu'au 6 juillet. Le ministère a donné des consignes : seules les moyennes des deux premiers trimestres comptent. Ces dernières sont arrondies à l'unité supérieure, un 9,2 devenant par exemple un 10/20. Puis, les notes de l'élève sont comparées avec les résultats au bac dans son lycée d'origine sur les trois dernières années, et remontées si nécessaire. Il s'agit de faire preuve de "bienveillance" et d'harmoniser les notes pour ne pas pénaliser les candidats... Mais cela va parfois bien au-delà.

"Le professeur nous a demandé de falsifier certaines moyennes"

Certains professeurs parlent de "bidouillage". C'est le cas de cette enseignante, qui explique avoir dû modifier les notes de ses élèves avant même la réunion des jurys : "Dans mon lycée il y a eu un conseil de classe officieux juste avant le troisième trimestre. Le proviseur nous a non seulement demandé d’arrondir les notes comme le ministère nous l’avait demandé, mais en plus de ça, de falsifier certaines moyennes", témoigne la professeure, qui souhaite rester anonyme :

"Le proviseur nous a demandé de créer de faux devoirs, ou pour ceux qui avaient des notes pour le 3ème trimestre, de les inclure dans le 2ème trimestre, pour voir si ça arrangeait les élèves ou non. Le but était qu’il y ait un maximum d’élèves qui puissent avoir leur bac"

L'enseignante déplore le procédé, qui n'est pas encadré : "On est dans l’illégalité la plus totale et la plus complète. Illégalité parce qu’on invente des notes, parce qu’il n’y a aucun décret ou aucune loi qui nous protège par rapport à ça. La seule chose qu’on nous demande c’est de nous taire et de faire avec, parce que ce sont nos conditions de travail pour l’an prochain qui sont mises en jeu."

Car oui, c'est l'un des arguments employés : donner le bac au plus de candidats possible sous peine de se retrouver avec des classes en sur-effectif l'an prochain : "On va nous dire des trucs comme : 'vous imaginez, s’il y a trop de redoublants, ça va faire des classes à plus de 36 élèves…' Il y a une sorte de chantage. C’est une méthode qui à mon sens est très injuste. Des élèves ont énormément travaillé et d’autres n’ont rien fait de l’année. Pour faire du chiffre, pour qu’il y ait un maximum d’élèves qui puissent avoir leur bac, on nous demande de bidouiller certaines notes. Le message qu’on envoie aujourd’hui, c’est que peu importe si l’élève a travaillé ou non, il n’y a que le chiffre qui compte."

"On n’est plus dans la valorisation de l’élève qui travaille, on est dans une logique comptable"

Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe du Snes, premier syndicat d'enseignants du second degré, confirme avoir eu plusieurs échos de professeurs, qui corroborent cette version des faits : "On a eu connaissance de ce type de bricolage. Des professeurs nous ont alerté sur les pressions qu’ils ont pu subir de la part de leur hiérarchie, pour modifier les notes de leurs élèves, notamment les notes du deuxième trimestre, afin d’augmenter la note du contrôle continu", rapporte-t-elle.

"C’est une pratique qui ne correspond absolument pas aux textes qui encadrent cette session si particulière. Ça revient à faire une harmonisation un peu sauvage et locale, en dehors du travail des jurys qui doivent se réunir ces jours-ci"

Vers un taux de réussite encore plus élevé que d'habitude ?

Résultat : dans certains établissements, les enseignants s'attendent à de meilleurs résultats que les années précédentes. "Il y a déjà près de 90% de réussite au bac. Soyons fous : on va atteindre les 95%", estime Bruno Modica, professeur d'histoire géographie et porte-parole des Clionautes (une association de professeurs d'histoire-géo). "La démarche a été de considérer que sauf cas vraiment très particulier, la plupart des élèves devaient éviter d’aller aux rattrapages, et donc se retrouvaient dans la plupart des cas avec un 'avis favorable' voire 'très favorable', alors que leur moyenne qui tournait aux alentours de 10 aurait dû leur valoir un 'doit faire ses preuves à l’examen'. C’est un signal envoyé aux jurys de rehausser les notes."

"Le particulier de cette année risque de devenir la norme. J’enseigne depuis 39 ans et ce n’est pas la première année que nous recevons ce que l’on appelle des consignes de bienveillance à l’égard de nos exigences de notation." (Bruno Modica, professeur d'histoire-géo)

"On réduit le baccalauréat à une espèce de formalité de fin d’étude alors que lorsque nous délivrons le baccalauréat, nous délivrons le premier grade universitaire", souligne Bruno Modica. Au risque donc de se retrouver avec des étudiants qui n'ont pas le niveau pour les études supérieures, alerte de son côté l'enseignante qui affirme avoir subi des pressions. "Certains élèves mériteraient d’avoir une deuxième année de terminale, pour pouvoir consolider certaines choses", juge-t-elle. "Ce n’est pas les aider que de les envoyer à la fac où ils vont se perdre, baisser les bras et décrocher. Je trouve ça injuste pour tout le monde. Pour les élèves qui ont travaillé, pour ceux qui auraient aimé travailler, et pour les enseignants du supérieur qui vont se retrouver face à des élèves qui n’ont pas le niveau."

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