Après son prix Goncourt pour "Chanson douce" en 2016, vendu à plus d’un million d’exemplaires et traduit dans une quarantaine de langues, Leïla Slimani revient avec son troisième roman, "Le pays des autres", premier volet d’une saga familiale dans le Maroc de la lutte pour l’indépendance.

La romancière Leïla Slimani, photographiée à Malmö (Suède) en 2018.
La romancière Leïla Slimani, photographiée à Malmö (Suède) en 2018. © AFP / TT News Agency / Hussein El-alawi / Sydsvenskan

En deux romans à peine, Leïla Slimani, écrivaine franco-marocaine, s’est imposée dans le paysage littéraire et médiatique. Plus qu’un succès, un phénomène de société. Un matin de janvier 2017, les lectrices du magazine "Elle" l’ont découverte en couverture de leur magazine préféré. Comme autrefois Sagan ou Duras. 

C'est là que l'on a compris que Leïla Slimani n’était pas simplement une écrivaine à succès. Elle coïncide avec son époque. C’est Olivia de Lamberterie, la cheffe du service Livres de "Elle", qui avait eu l’idée de cette couverture. "Je me souviens d’une réunion avant le prix Goncourt où j’ai dit : 'si elle remporte le prix, peut-être pourrait-on envisager une couverture ?' Et là, on me regarde comme si j’avais dit une chose bizarre, mais on ne me dit pas non."

"Elle dégage une lumière très singulière"

Leïla Slimani a eu le Goncourt avec le succès que l’on connaît. "Et là, je n’ai pas lâché le bifteck", poursuit Lamberterie. Jusqu’à cette couverture du 13 janvier 2017. "J’adore quand il y a des écrivains super stars. Pourquoi il n’y aurait que Madonna avec son genou cassé et ses cinq heures de retard qui serait super star ? Leïla, elle a tout pour être une super star. Elle est belle, intelligente, fine et elle a ce petit supplément que peut avoir Michel Houellebecq dans un autre genre, ou Virginie Despentes. Elle a un petit supplément d’être", s’enthousiasme la critique de "Elle". 

Cette différence, Jean-Marie Laclavetine, son éditeur chez Gallimard, assure l’avoir perçue très tôt. Il a repéré la jeune femme pendant un atelier d’écriture. "Elle dégage une lumière très singulière. On ne peut pas ne pas voir que c’est une personne exceptionnelle. Elle est naturelle et directe sans être blessante. Et elle a une grande intelligence des situations. Même dans des travaux très brefs en atelier, on sentait une personnalité très particulière."

Cette singularité n’a pas échappé à Olivia de Lamberterie. "Elle a une force que les autres n’ont pas.  La première fois que je l’ai rencontrée, lors d’une émission de radio, la précision de sa parole m’a frappée." À cette époque, Leïla Slimani est une jeune inconnue qui vient de publier un premier roman, Dans le jardin de l’ogre, sur un sujet difficile : une jeune femme qui souffre d’une addiction sexuelle

Les migrants, le tabou de la sexualité au Maroc

Ce premier roman est un succès. Mais on est encore loin de l’emballement post Chanson douce.  Depuis, on a le sentiment qu’aucun magazine ne peut se lancer en France sans un article de ou sur Leïla Slimani, nommée le 6 novembre 2017 représentante personnelle pour la francophonie du président de la République, Emmanuel Macron

Elle s’est imposée dans le paysage de façon naturelle, analyse Jean-Marie Laclavetine. Elle concentre en elle-même beaucoup d’éléments dont elle est tout à fait consciente même si elle ne les a pas suscités. Il se trouve que oui, elle est jeune, dynamique, belle, intelligente. Elle est franco-marocaine. Elle a en elle quelque chose qui pacifie toutes les interrogations qu’on peut avoir dans le présent de notre société. Elle incarne quelque chose d’aimable."

Tout cela n’empêche pas la jeune femme de parler cash. Qu’il s’agisse de sermonner Emmanuel Macron sur les migrants ou de s’attaquer au tabou de la sexualité au Maroc, elle n’a pas froid aux yeux. Joint par téléphone à Tanger, l’écrivain Tahar Ben Jelloun, l’un de ses fervents soutiens pour le Goncourt, note qu’elle "n’est pas très aimée ici au Maroc par les islamistes bien sûr et les conservateurs. Son livre a été un coup de poing dans l’hypocrisie sociale."

"Elle vend des torrents de livres, mais elle a su garder les pieds sur terre"

Chez Gallimard comme aux Arènes, les deux attachées de presse qui se sont occupées de ses livres se disent bluffées par sa capacité de travail et son sens de l’organisation. "Elle n’est jamais en retard à une interview, elle maîtrise parfaitement son propos". "Elle est inoxydable", observe une écrivaine connue.

Leïla Slimani n’est pas allergique aux honneurs, mais sait faire preuve de discernement. Comme lorsqu’elle a refusé de devenir ministre de la culture ou membre de l’Académie Goncourt. Ce qu’Olivia de Lamberterie résume avec drôlerie. "Une des explications du triomphe de Leïla Slimani est peut-être qu’elle n’a jamais fait de crise de 'melonite aiguë'. Elle vend des torrents de livres, mais elle a su garder les pieds sur terre."

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