On appelle ces avocats les secrétaires de la conférence. Dans le petit monde des pénalistes parisiens, “secrétaires” suffit. Car ils se connaissent quasiment tous. Certains sont amis, d’autres rivaux, mais ils ont tous en commun d’avoir été élus par leurs pairs lors d’un concours d’éloquence.

Avocats du barreau de Paris lors d’une audience solennelle en 2018 (photo d’illustration)
Avocats du barreau de Paris lors d’une audience solennelle en 2018 (photo d’illustration) © Maxppp / Vincent Isore

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Une fois désignés, une année durant, ils assurent la défense pénale d’urgence comme avocats commis d’office dans les affaires criminelles et de terrorisme en particulier. Et parce que ces dossiers-là ont pris une place grandissante ces dernières années, certains en ont fait leur spécialité. Pas tous. Pour le procès des attentats de janvier, ils seront sept anciens secrétaires de la conférence à prendre place sur les bancs de la défense. Six femmes, un homme. De 31 à 40 ans. Promotions 2010 à 2018. 

Zoé Royaux

La doyenne s’appelle Zoé Royaux. Quarante ans aujourd’hui, sortie de l’école d’avocats à 25 ans, elle a d’abord fait du droit de la responsabilité et de la construction. Puis tente le concours de la conférence “pour faire du pénal”. S’installe à son compte dans la foulée. Et découvre les premiers dossiers de la conférence, promotion 2010. “C’était surtout des affaires de droit commun” se souvient-elle. "Et puis des dossiers de terrorisme corse, basque. Il y avait aussi le PKK [organisation politique armée kurde] avec des procédures colossales, des tomes et des tomes de dossiers et des dimensions politiques qu’on maîtrisait assez mal."

Une affaire de terrorisme islamiste aussi. Celle de la tentative d’évasion de Smaïn Aït Ali Belkacem, l'artificier des attentats de 1995 à Paris. Dossier dans lequel on retrouve Amedy Coulibaly, qui sera condamné à cinq ans de prison et Chérif Kouachi, qui bénéficiera d’un non-lieu. Me Zoé Royaux y défend alors un de leurs comparses. Elle intervient également pour Fettah Malki pendant l’instruction de l’affaire Mohamed Merah, assassin de militaires et d’enfants d’une école juive de Toulouse. Un avocat de partie civile refuse alors de lui serrer la main : “Il considérait que j’étais antisémite” raconte-t-elle. D’autres dossiers terroristes suivront : affaires de financement, de revenants de la zone irako-syrienne ou de tentatives de départ. Mais le gros de son activité, ce sont les violences faites aux femmes. Petite nièce de Benoîte Groult, élevée dans les valeurs féministes depuis son plus jeune âge, elle participe à la création de la Fondation des femmes en mars 2016. Et accueille dans son cabinet de nombreuses femmes victimes de violences physiques et sexuelles.

Mais celle qui a aussi défendu un médecin, lors du procès du Mediator, n’a “pas hésité” lorsque le dossier des attentats de janvier 2015 s’est présenté, pour la défense de Saïd Maklhouf. “Le dossier du 13 novembre 2015, ça aurait été plus compliqué d’intervenir en défense car je me suis sentie directement concernée, j’ai été enfermée dans un restaurant toute une nuit”, explique Zoé Royaux. Pour le procès des attentats de janvier, elle se considère comme “citoyenne d’un État qui a été abîmé, mais on est avant tout avocat” et elle s’apprête à vivre un vrai marathon, avec ses jours meilleurs et ses moins bons. Mais surtout, avec le souci de savoir “comment avoir une parole utile pour notre client et juste à la fois”.

Beryl Brown

Sixième secrétaire de la conférence en 2012, l’année des attentats de Mohamed Merah, Beryl Brown, 39 ans, connaît aussi la difficulté des procès d’assises : “On n’arrive pas à en sortir. On rentre le soir, le cerveau toujours dans la salle d’audience. Tout le reste paraît futile.” Celle qui s’apprêtait à passer le barreau à Montpellier quand elle a découvert, grâce à un reportage télévisé, l’existence de la conférence, décide subitement de s’installer à Paris. Trois ans de droit de la copropriété plus tard, elle remporte le concours. “J’ai compris que je vivais pour ça”, sourit-elle aujourd’hui. Comme pour sa consœur Zoé Royaux, c’est l’époque des dossiers du PKK, quelques affaires de terrorisme tchétchène et les tous premiers départs en Syrie “pour lesquels on ne percevait pas encore les ramifications en France car elles étaient trop ténues” raconte Beryl Brown.

Mais très vite, son créneau à elle devient “le trafic de stups”. Alors, lorsqu’un confrère belge, rencontré en tant que responsable des relations internationales pour la conférence, lui propose de défendre un des ressortissants belges du dossier des attentats de janvier 2015, la réponse n’est pas évidente. “J’y ai réfléchi pendant une semaine.” D’autant qu’elle a grandi dans l’univers de Charlie Hebdo. “Mon père y était abonné. Il était graphiste, il a 70 ans aujourd’hui. Les noms des victimes, je les connaissais. Ils ont baigné mon enfance.” Et puis elle a rencontré celui qu’elle s’apprête à défendre devant la cour d’assises et ça a été une évidence. Michel Catino, 70 ans lui aussi, de nationalité italienne. Elle salue aujourd’hui sa “gentillesse et sa simplicité”. Alors, pour le défendre, elle s’organise : embauche un assistant de justice, fait venir une stagiaire qu’elle connaît bien pour la durée de l’audience. “J’ai vingt dossiers avec des clients détenus en ce moment, il ne faut pas qu’ils soient délaissés”, explique-t-elle.

David Apelbaum

Car souvent, “les clients accusés de terrorisme sont ceux que vos autres clients vous critiquent de défendre”, analyse David Apelbaum, ancien secrétaire de la promotion 2015. “Ceux pour lesquels vous n’avez plus d’alliés.” Quand les attentats de Charlie Hebdo, Montrouge et l’Hyper Cacher surviennent, il est secrétaire de la conférence depuis quelques jours seulement. Formé à l’école d’Olivier Metzner (grand pénaliste qui s’est suicidé en mars 2013) chez qui il a fait ses débuts, spécialisé dans le droit pénal des affaires (blanchiment, escroquerie, fraude fiscale) qu’il pratique toujours majoritairement aujourd’hui, il bascule dans les dossiers terroristes en même temps que la France découvre les attentats sur son sol.

On a été, avec la promotion 2016, l’année la plus intense sur les dossiers terroristes”, se souvient-t-il. “Ça a été extrêmement dur sur le plan professionnel et personnel pour certains. Deux mois avant, on aurait mis “Je suis Charlie” sur nos profils Facebook. Mais là, on était de l’autre côté. Ça nous mettait dans une situation intellectuelle inconfortable mais intéressante aussi.” Lui qui avait toujours voulu créer son propre cabinet, qui a tenté le concours de la conférence pour se “frotter au contentieux de la détention”, va défendre une quarantaine de personnes - la moyenne sur une année de conférence, semble-t-il. Une année pendant laquelle “on a assisté à un quasi-doublement des peines prononcées”. Alors aujourd’hui, plus que l’enjeu émotionnel ou médiatique pour lui-même et son client, Abdelaziz Abbad, “ce que je crains, c’est que le procès me dégoûte du fonctionnement judiciaire”.

Clémence Witt

C’est effectivement une nouvelle page judiciaire qui s’ouvre en janvier 2015. Clémence Witt, 34 ans, également membre de la promotion 2015, se souvient avoir été appelée en renfort le 20 janvier. “Le palais était entouré de journalistes, on n’osait même pas descendre fumer une cigarette”, sourit-elle aujourd’hui. “C’est aussi la première fois qu’on voyait arriver notre client [Christophe Raumel], encadré par des forces de l’ordre cagoulées.” C’est encore le début des conférences de presse de François Molins et de cette traque aux terroristes que la France entière avait suivie en retenant son souffle. Une nouvelle ère.

Pourtant, avant de passer le concours de la conférence du stage, comme tous les collaborateurs du cabinet de l’ancien bâtonnier Pierre-Olivier Sur étaient incités à le faire, Clémence Witt avait déjà connu des affaires hors norme. En 2011, elle intègre l’équipe de défense dirigée par Me Jacques Vergès, pour Khieu Samphân, l’un des plus hauts dirigeants khmers rouges, et passe un an au Cambodge. Mais elle ne cache pas que le dossier des attentats de janvier 2015, celui pour lequel elle a “le plus travaillé de [sa] vie” est source d’angoisse bien plus grande. Clémence Witt pourra cependant compter sur huit ans d’expérience aux côtés de Pierre-OIivier Sur, une installation dans son propre cabinet, où elle ne fait “que du pénal” (“je ne sais rien faire d’autre. Sinon, j’aurais fait un autre métier” explique-t-elle) et puis l’année de la conférence, “immense accélérateur”, en tant que 10e secrétaire. En charge de l’organisation des permanences, le 10e secrétaire est l’interlocuteur des greffiers, des magistrats. Celui que tout le monde au palais connait, ou presque.

De cette année de conférence du stage, Clémence Witt garde un groupe Whatsapp toujours actif cinq ans après. La capacité à aller droit au but aussi, comme lorsqu’il fallait convaincre les clients que l’avocat commis d’office qu’il avait en face de lui était en fait membre d’un groupe ultra-spécialisé et à même de bien le défendre. Et des clients qui sont restés justement : une mère de retour de Syrie ou un homme soupçonné d’avoir voulu rejoindre l’État islamique, par exemple.

Margot Pugliese

L’État islamique, au nom duquel ont été commis les attentats du 13 novembre 2015. Deux jours après, Margot Pugliese, 33 ans, passe la dernière épreuve du concours de la conférence. “J’avais un sujet sur le diable, j’ai été incapable d’écrire quoi que ce soit pendant une journée.” Elle a alors deux ans de barreau et devient première secrétaire de la promotion 2016. Une des années les plus chargées en matière de dossiers terroristes : attentats de Nice, Magnanville, Saint-Etienne-du-Rouvray. “J’avais l’impression de passer mes journées à la galerie antiterroriste”, se souvient la jeune avocate. Aujourd’hui, la cadence a ralenti. Et puis, elle ne veut pas “en faire trop”. Titulaire de masters en droit économique et en droit des affaires, elle a d’ailleurs logiquement débuté par du pénal des affaires. Elle est aussi l’avocate d’un des braqueurs de Kim Kardashian - lorsqu’en octobre 2016, la star américaine avait été ligotée dans la salle-de-bain de son hôtel et volée - ou d’un homme accusé de complicité dans le double meurtre de prostituées à Paris.

Mais Margot Pugliese reste toujours intéressée par “ces gens qui ne sont pas terroristes et sont pris dans des dossiers d’attentats”. Et puis pour les attentats de janvier 2015, il y a cette nécessité d’un procès à la hauteur. “J’ai une idée trop haute de la justice. Et Charb, il a tellement lutté contre ces gens-là. C’est tellement admirable. Pour Charlie, la raison ne peut pas être mise en sommeil.” Alors oui, la perspective du procès l’angoisse, elle aussi. “Le procès est tellement fait pour l’histoire et les médias que ça va être très difficile de trouver des espaces pour percevoir l’humain”, craint-elle tout en saluant l’intelligence de son client, Miguel Martinez. Et puis, il faudra s’organiser pendant ces deux mois et demi d’audience. Pour cela, elle compte aussi sur ses confrères du même cabinet, “même s’ils ne le savent pas encore”.

Safya Akorri

L’organisation, c’est la clé”, confirme Safya Akorri, Franco-marocaine de 37 ans, qui a déjà prévu d’oublier les soirées et les week-ends. Une leçon qu’elle a apprise dès 2014. Elle venait alors de passer l’examen du barreau six mois auparavant lorsqu’elle se retrouve propulsée aux assises dans le premier procès du génocide rwandais : “Pour moi ça a été d’une violence extrême. Je me levais à 5 heures tous les matins pour travailler mes autres dossiers.” Cette fois, elle aura quelques années d’expérience supplémentaires, dont essentiellement l’année de conférence. Membre de la promotion 2018, elle est la plus récente secrétaire du groupe des avocats de la défense, et aussi la dernière arrivée dans le dossier, puisque celui qu’elle défend, Mohamed-Amine Fares, a été mis en examen tardivement, après une dénonciation anonyme. D’ailleurs, rien ne la prédestinait à prendre sa défense : ce n’était pas elle de permanence ce jour-là et elle était en déplacement à Angers. Mais voilà, un secrétaire malade, les autres occupés... “Comme personne ne répond, je finis par dire : je prends ma voiture et j’arrive”, explique-t-elle aujourd’hui.

Deux heures de route et un flash de radar plus tard, elle découvre que l’homme en question est un suspect du dossier des attentats de janvier 2015. “Je me suis dis alors que j’avais bien fait”, se souvient-elle aujourd’hui depuis son cabinet du 8e arrondissement de Paris. Car Safya Akorri, qui jusqu’alors avait très majoritairement enfilé sa robe dans des dossiers internationaux - pour des organisations non gouvernementales ou l’ONU -  a bien l’intention de vivre cette année de conférence pleinement. “J’ai pensé : tu n’as qu’une année. Au final, je suis celle qui a rentré le plus de dossiers.” 68 au total, dont une douzaine pour des faits de terrorisme. Les autres : des viols, des vols avec arme, des homicides, de la criminalité en bande organisée, etc. “J’aime avoir un peu de tout”, explique-t-elle. “Car les dossiers de viol ou d’homicide sont humainement très pesants, les dossiers terroristes passionnants mais moins impliquants émotionnellement.” Sauf peut-être celui des attentats de janvier 2015, justement. Pour celui-là particulièrement, “on a envie de leur dire : jugez bien, s’il vous plaît”.

Margaux Durand-Poincloux

On va devoir vivre au quotidien une audience suivie par le pays entier, dont les débats seront filmés”, renchérit Margaux Durand-Poincloux, 31 ans, diplômée de l’université de Cergy-Pontoise et cadette du groupe d’anciens secrétaires. “Nous sommes beaucoup de jeunes avocats en défense. C’est une défense très verte.” Septième secrétaire de la promotion 2018, “la promo des revenants”, Margaux Durand-Poincloux se souvient de cette “époque où l’État islamique a beaucoup de pertes de territoires, donc on a beaucoup de dossiers de retours de Syrie. Dont certains, assez lourds émotionnellement, de femmes avec enfants. J’ai eu une cliente qui est revenue enceinte et dont l’enfant a été placé à l’âge de 18 mois, comme c’est systématiquement le cas.”

Pour le procès des attentats de janvier 2015, Margaux Durand-Poincloux a rejoint l’équipe de défense très récemment, aux côtés de son associé Me David Apelbaum, pour la défense d’Abdelaziz Abad. “On sait qu’on va prendre des coups”, explique-t-elle aujourd’hui. "Et je pense qu’il faut accepter ça pour pouvoir travailler correctement.” Avant cela, la jeune avocate a surtout fait du droit pénal des affaires au sein du cabinet de Nicolas Huc-Morel auprès duquel elle a débuté, puis du droit pénal du travail, avant de fonder son propre cabinet avec d'autres anciens secrétaires de la conférence, tout début 2020. Aujourd’hui, le procès des attentats de janvier 2015 lui semble une “montagne à gravir”. Avec ses incertitudes : “Quand Philippe Lançon viendra témoigner par exemple”, raconte-t-elle au sujet du journaliste de Charlie Hebdo grièvement blessé à la mâchoire dans l’attaque. “J’ai lu son livre Le Lambeau. J’ai adoré, j’ai pleuré en le lisant. Alors comment gérer à l’audience ? Je n’ai pas encore trouvé…

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