Premier ex- Président de la République condamné par la justice, il y a eu jusqu'à neuf dossiers politico-financiers à l'encontre de Jacques Chirac et qui ont fait l'objet d'un début de procédure judiciaire. Mais un seul n'a pas fait "pschitt" pour reprendre l'expression de l'ancien chef de l'État.

En 2011, Jérôme Karsenti, l’avocat d'Anticor, avait réussi à se constituer partie civile dans ce procès des emplois fictifs à la mairie de Paris
En 2011, Jérôme Karsenti, l’avocat d'Anticor, avait réussi à se constituer partie civile dans ce procès des emplois fictifs à la mairie de Paris © AFP / Bertrand GUAY

Pour l'affaire dite des "emplois fictifs à la ville de Paris" qu'il a dirigée durant dix-huit années entre 1977 et 1995, Jacques Chirac a été condamné le 15 décembre 2011 à deux ans de prison avec sursis pour détournement de fonds publics, prise illégale d'intérêts et abus de confiance. 

Jérôme Karsenti est l’avocat d'Anticor. L'association qui lutte contre la corruption avait réussi à se constituer partie civile dans ce procès des emplois fictifs à la mairie de Paris. Il raconte à Emmanuel Leclère 

FRANCE INTER : Est-ce que ce procès aura été votre plus gros bras de fer avec Jacques Chirac qui vous a permis d'obtenir la première condamnation d'un ancien Président de la République ?

JÉRÔME KARSENTI : "Ça a été le seul bras de fer d'ailleurs, mais qui a été très violent puisque Anticor était finalement un empêcheur de tourner en rond dans ce procès qui allait se dérouler tranquillement. On se souvient qu'on avait eu des réquisitions à fins de non-lieu de Monsieur Jean-Claude Marin dans ce dossier (à l'époque Procureur de Paris). On se souvient qu'à l'audience, les deux procureurs présents avaient demandé la relaxe de Jacques Chirac. On se souvient que la Mairie de Paris avait passé un accord avec Jacques Chirac de sorte qu'il n'y avait pas de parties civiles et que subitement Anticor, association qui était totalement inconnue à l'époque, débarquait dans le prétoire et apportait la contradiction à Jacques Chirac et tentait de le faire condamner, ou en tout cas de rappeler la réalité des faits. Et c'est vrai que ça a été terrible parce qu'on a eu une levée de bouclier. D'abord qui étions-nous ? Quelle légitimité avions-nous ? Quel avocat étais-je ? Bref, derrière le procès de Jacques Chirac, il y a eu tout le procès de la société civile."

Quelles leçons avez-vous tiré de ce procès inédit en France ?

"Je pense que c'est un procès qui a été fondamental parce qu'on a désacralisé ce qui était intouchable. On a enfin dit qu'un homme politique de premier plan, un ancien président de la République, pouvait également répondre de la justice des hommes. Il y avait cette idée que jamais  la justice ne pourrait mettre son doigt là où elle était interdite d'aller. La justice est traditionnellement le serviteur de l'État, le serviteur du pouvoir. On parle souvent de la justice comme d'un contre-pouvoir... on aimerait bien ! C'est une vertu constitutionnelle à laquelle on aspire, mais la réalité c'est que la justice a souvent et longtemps été mise au service du pouvoir. Et là, finalement, la justice prenait son indépendance. 

On se souvient que Dominique Pauthe, qui présidait cette audience, a dû faire preuve d'une grande autorité et d'une grande indépendance d'esprit pour pouvoir imposer ce procès, le tenir dans toute sa réalité et condamner Jacques Chirac.

Il y a eu tellement d'affaires avant, tellement d'affaires enterrées, que l'idée que cette condamnation était possible a redonné beaucoup d'espoir et ça a lancé tout ce que l'on a eu derrière, c'est à dire la création du Parquet National Financier et la manière dont la société civile a pu exister et existe encore aujourd'hui dans les prétoires." 

Vous évoquiez toutes ces affaires qui ont été enterrées. Pensez-vous qu'aujourd'hui elles ne seraient pas empêchées et ne feraient pas  "pschitt" au final ?

"Je considère qu'aujourd'hui on a des sentinelles, des juges qui ont acquis une indépendance d'esprit. Ce qui est le plus lourd en réalité. L'indépendance structurelle, on peut la dire, la proclamer mais tant qu'elle n'est pas inscrite dans la culture des magistrats, elle ne fonctionne pas. Et aujourd'hui, on a des magistrats qui ont compris la force de leur indépendance.

Le sacré est tombé et la justice s'est emparée de son pouvoir. On le voit bien, il n'y a eu aucun problème pour que des poursuites soient engagées contre Nicolas Sarkozy, contre François Fillon, contre Jérôme Cahuzac qui était pourtant ministre à l'époque. La justice va à des endroits où il lui était interdit d'aller. Ce qui a été enterré par le passé ne pourrait plus l'être à mon sens aujourd'hui."

Est-ce que vous pensez par exemple à Éva Joly dans l'affaire Elf où l'ancienne magistrate n'a pas pu aller aussi loin qu’elle l’aurait souhaité ?

"L'affaire Elf, l'affaire des billets d'avion payés en espèce, l'affaire des frais de bouche (à la mairie de Paris), il y a eu "X" affaires ! Il a fallu cette affaire des emplois fictifs pour qu'une affaire atterrisse enfin entre les mains de deux juges d'instruction qui ont essuyé les foudres du Procureur de la République de l'époque qui était sous la tutelle de la hiérarchie et qui obéissait le doigt sur la couture du pantalon."

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