Des moustiques mâles OGM ont été lâchés toutes les semaines, pendant plus de deux ans, dans une ville brésilienne afin de réduire la population d'insectes capables de transmettre la maladie. Résultat : des effets collatéraux que condamnent des chercheurs américains. Les moustiques OGM n'étaient pas totalement stériles.

En 2014, le Brésil a mené un essai de grande ampleur au Brésil, avec des moustiques génétiquement modifiés l'on voit ici en laboratoire
En 2014, le Brésil a mené un essai de grande ampleur au Brésil, avec des moustiques génétiquement modifiés l'on voit ici en laboratoire © Getty / Victor Moriyama

Dans la lutte contre les maladies transmises par le moustique, comme la dengue, Zika, le paludisme ou la fièvre jaune, l'une des pistes explorée depuis une décennie est le lâcher de moustiques génétiquement modifiés.

Une piste supposée présenter moins d'impact pour l'environnement (contrairement aux insecticides largement répandus) et permettre de venir à bout de maladies infectieuses encore terriblement mortelles. Le paludisme, par exemple, continue de toucher 200 millions de personnes dans le monde chaque année et en tue près de 250 000 (chiffre OMS 2017) majoritairement des enfants.   

Depuis 10 ans, la société britannique Oxitec mène des essais à petite échelle. En 2014, elle a convaincu le Brésil de mener un essai de grande ampleur dans la ville de Jacobina, dans l'état de Bahia, avec le lâcher de 450 000 moustiques sur 27 mois. 

Des moustiques pas si stériles

La particularité de ces moustiques est que leur génome a été modifié pour rendre leur descendance incapable d'atteindre l'âge adulte. Ainsi, petit à petit, la densité de moustiques diminue. Des mâles, baptisés OX513A, sont d'une certaine manière stériles car après accouplement avec des femelles sauvages, les larves ne peuvent survivre qu'en présence d'un antibiotique, la tétracycline. Puisque la tétracycline ne pousse pas aux arbres, selon les chercheurs d'Oxitec, l'opération devait fonctionner. Las ! Jusqu'à 4% de la descendance a survécu. Ces moustiques, devenus adultes, se sont eux aussi reproduits, puisque des chercheurs de l'université de Yale aux USA, ont découvert que de 10 à 60% des échantillons prélevés (à 6, 12 et 30 mois) sont des hybrides (avec de l'ADN légèrement modifié).  

Dans Scientific reports  où paraissent ce résultats, les chercheurs reconnaissent qu'il n'y a pas de conséquence sur la santé humaine. Le taux de personnes contaminées n'a pas été corrélé par exemple, mais pour Jeffrey Powels, voilà qui montre l'importance d'avoir un suivi de ces lâchers d'animaux OGM dans la nature.  

Un essai prématuré

Pour Frédéric SIMARD, directeur de l'unité "maladies infectieuses et vecteurs : écologie, génétique, évolution et contrôle" de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), ce résultat était prévisible. "Le passage au terrain était prématuré" précise-t-il. S'il juge intéressante la piste d'insectes modifiés pour influer sur la démographie des populations de moustiques, il estime que la société Oxitec, poussée par des intérêts commerciaux, est allée trop vite. Elle garantissait une efficacité totale et aucun risque d'hybridation avec d'autres espèces or "le verrou n'était pas assez fort".  Et d'ajouter que "ces nouveaux moyens de lutte doivent être évalués de façon indépendante, par des laboratoires publics".

L'important au fond est d'avoir soulevé l'imprévu, selon Eric Marois de l'Institut de Biologie moléculaire et cellulaire de l'université de Strasbourg. En laboratoire, 3 à 4% des larves mutantes sont capables d'atteindre l'âge adulte, mais se révèlent plus faibles. Que se passe t-il dans la nature ? Jusqu'à ce jour, les réponses ne sont pas claires. La fertilité des hybrides, par exemple, n'a pas été explorée. Pourtant, selon Eric Marois, il est plus probable que les souches élevées en laboratoire, et donc peu solides face à des espèces sauvages, n'ont que très peu de chances de s'imposer dans la nature au fil des générations. Leur impact serait donc nul sauf à renouveler sans cesse le lâcher de moustiques OGM. 

Poursuivre cette voie

Par ailleurs, selon Frédéric Simard, l'idée de vouloir éradiquer totalement les moustiques est illusoire. Elle n'est pas forcément pertinente non plus car la relation entre le nombre d'insectes et la contamination n'est pas linéaire. Les moustiques vieux sont plus susceptibles de transmettre la dengue car ils ont eu plus d'occasion au cours de leur vie de rencontrer le virus et de s'en "charger" avant de le transmettre ensuite à l'homme. Si l'équipe de Yale note une baisse de densité des moustiques à Jocobina au début de l'expérience, elle souligne qu'après 18 mois, les lâchers ont perdu de leur impact. La  population de moustiques a rebondi. Est-ce parce que les femelles sauvages se seraient désintéressées des mâles transgéniques ? Quoiqu'il en soit, l'expérience d'Oxitec n'a rien apporté dans le combat contre la dengue.  

Pour autant, il ne faut pas arrêter les recherches entamées depuis une décennie selon Frédéric Simard. Lui-même travaille sur un projet d'introduction de moustiques stériles à la Réunion pour lutter contre le Chikungunya. Pour un jour espérer obtenir un résultat il faut, dit-il, avancer avec prudence et impliquer tous les acteurs dans ces nouvelles approches. Entomologistes, épidémiologistes, généticiens, population locale, autorités : tous doivent être informés du programme et de son déroulement. "Il faut faire travailler ces gens ensemble pour progresser, public comme privé".

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