C'est la photographe la plus chère du monde, avec des clichés à l'humour parfois dérangeant, qui frôlent les 4 millions de dollars : l'artiste Cindy Sherman est au cœur d'une exposition rétrospective, qui commence ce mercredi à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, jusqu'au 3 janvier 2021.

"Cindy Sherman, Untitled 584, 2017 2018"
"Cindy Sherman, Untitled 584, 2017 2018" © Courtesy de l'artiste et Metro Pictures, New York © 2020 Cindy Sherman

Pour cette grande rétrospective de l'oeuvre photographique de Cindy Sherman, la Fondation Vuitton expose 170 photos de l'artiste, de ses débuts dans les années 70, jusqu'à aujourd'hui avec des œuvres inédites. Quarante-cinq années durant lesquelles l'artiste américaine s'est mise en scène en se déguisant, se grimant souvent outrageusement, pour casser, déconstruire les stéréotypes féminins, tels que les véhiculent le cinéma , la mode, les magazines.

A travers des séries iconiques (Untitled Film Stills, Centerfolds, Pink Robes, Fashion, Fairy Tales, Disasters et History Portraits), Cindy Sherman joue à être multiple, à être toutes les femmes... avec un exceptionnel art de la métamorphose : tour à tour, elle est jeune fille romantique, héroïne du cinéma muet, star hollywoodienne, sorcière trash, junkie, clown angoissant, meurtière hystérique ou vieille riche collectionneuse botoxée.

"Cindy Sherman, Untitled 92", 1981
"Cindy Sherman, Untitled 92", 1981 / Courtesy de l'artiste et Metro Pictures, New York © 2020 Cindy Sherman

Sherman est son propre modèle, dans des fictions sans limite

Dans son atelier à New-York, Cindy Sherman utilise toujours le même procédé : avec force habits des seconde main et des maquillages qui n'ont pas peur du grotesque, elle se met en scène dans des photos qui semblent être des arrêts sur images d'un film imaginaire et elle le fait avec un humour grinçant. "Cindy Sherman fait un travail très politique et critique, en se prenant elle-même comme sujet , pour déconstruire le regard masculin sur les mannequins, sur la beauté, sur la femme, explique Marie-Laure Bernadac, co-commissaire de l'exposition. Il y a une dimension d'humour dans cette critique sociale mais il y a aussi une dimension très touchante. Elle le dit elle-même dans des portraits très cruels, qu'elle fait des femmes âgées, des femmes ridées avec leurs prothèses et qui essaient de se vendre à la publicité ou au cinéma. Elle dit : 'Ce n'est pas seulement critique, j'ai aussi beaucoup de compassion pour ces femmes'. Dans son travail, la femme peut être un homme. Il y a une transgression du genre. Je crois qu'il y a une dimension carnavalesque, tragi-comique dans son travail".

Grimées en clown, Cindy Sherman signe une série qui marque la dimension carnavalesque de son oeuvre, avec des visages aussi ridicules que monstrueux. 

"Cindy Sherman, Untitled 582", 2016
"Cindy Sherman, Untitled 582", 2016 / Courtesy de l'artiste et Metro Pictures, New York © 2020 Cindy Sherman

Des photos trash pour dénoncer la violence du sida  

Sa série la plus dérangeante renvoie à l'époque de l'explosion du sida, avec des morceaux de poupées désarticulées : jambes, ventres, sexes, des corps réduits à des orifices entre horreurs, violence et grotesque (comme ce boudin noir qui sort de la vulve poilue d'une sorcière). Des images qui évoquent les poupées désarticulées d'Hans Bellmer.

Cette série, nommée "Disasters", propose des natures mortes dans le registre gore. Des gros plans sur du vomi, des déchets pourris et juste le reflet d'une femme dans les verres d'une paire de lunettes au milieu des immondices. Cindy Sherman pousse à son paroxysme l'exploration de l'abject – métaphore d'une certaine société.   

Cindy Sherman ou l'art des anti-selfies !

Pour cette rétrospective, Cindy Sherman expose pour la première fois ses dernières créations : de grandes tapisseries en coton, laine et acrylique réalisées à partir de photos publiées sur Instagram.

Mais ce sont des anti-selfies. Car contrairement aux selfies et aux applications qui permettent de sublimer un visage, Cindy Sherman détourne cette fonction pour créer des visages aux expressions ridicules... en somme, des selfies anti-narcissiques !

Les tapisseries "Untitled 607" et "Untitled 604" de Cindy Sherman (2019 et 2020)
Les tapisseries "Untitled 607" et "Untitled 604" de Cindy Sherman (2019 et 2020) / Courtesy de l'artiste et Metro Pictures, New York © 2020 Cindy Sherman