C’est un coup de tonnerre dans le monde de la recherche proustienne : la première et la plus ancienne version de "La Recherche du temps perdu" a été retrouvée. Elle paraît cette semaine en librairie sous le titre "Les Soixante-Quinze Feuillets".

 La première et la plus ancienne version de La Recherche du temps perdu a été retrouvée. Elle paraît cette semaine en librairie sous le titre "Les soixante-quinze feuillets".
La première et la plus ancienne version de La Recherche du temps perdu a été retrouvée. Elle paraît cette semaine en librairie sous le titre "Les soixante-quinze feuillets". © Getty / Bernard Annebicque

Le livre est barré d’un élégant bandeau rouge sur lequel on peut lire, en lettres capitales, "ICI COMMENCE LA RECHERCHE". Ce n’est pas exagéré.

Mais d’abord, remontons un peu dans le temps : cette esquisse d’À la Recherche du temps perdu, les chercheurs savaient qu’elle existait. Elle est mentionnée, dans une préface de l’éditeur Bernard de Fallois, au Contre Sainte-Beuve de Proust. Le hic, c’est que personne ne savait où elle était passée. 

Elle a finalement été retrouvée dans les papiers de Bernard de Fallois, après sa mort en 2018. La découverte de ces Soixante-Quinze Feuillets a fait l’effet d’un coup de tonnerre chez les Proustiens. 

Nathalie Mauriac-Dyer, directrice de recherche au CNRS (elle est également la petite-fille de François Mauriac et descendante de Marcel Proust), essaie de donner aux profanes une idée de l’importance de cette découverte : _"C’est comme si on avait, à la Bibliothèque nationale, tous les manuscrits d’À la recherche du temps perdu, sauf le cœur du réacteur, c’est-à-dire le moment où Proust, sans le savoir encore, commence vraiment à raconter à la première personne le baiser du soir, les côtés de Combray, les jeunes filles au bord de la mer. C’est vraiment le premier manuscrit suivi, constitué d’épisodes qui seront tous repris dans La Recherche. C’est un peu la clé qui ouvre À la recherche du temps perdu."_. 

Les personnages inspirés de membres de la famille de Proust

Détail émouvant de ces Soixante-Quinze Feuillets : Proust n’est pas détaché encore de la forme autobiographique. La grand-mère, Adèle, la mère, Jeanne, portent les véritables prénoms de la grand-mère et de la mère de Proust. Il s’appuie dessus, "comme des étais", souligne Nathalie Mauriac-Dyer.

Mieux encore, les Soixante-Quinze feuillets recèlent, dans la personne d’un oncle de l’auteur, l’un des modèles de Swann. "Il y a tout un portrait d’un oncle qu’on retrouvera dans 'La Recherche' sous le nom de Swann. C’est une grande surprise de découvrir que Charles Swann a eu parmi ses modèles l’oncle maternel de Marcel Proust [NDLR : Louis Weill]. On ne le savait pas du tout."

Ce manuscrit permet de découvrir à l’état embryonnaire des thèmes tels que l’homosexualité ou la judéité, qui deviendront essentiels dans La Recherche. Si les notes et l’appareil critique des Soixante-Quinze Feuillets sont destinés à un public plutôt savant, le texte de Proust est tout à fait accessible. 

Une question demeure : pourquoi Bernard de Fallois a-t-il conservé ces manuscrits par devers lui, pendant cinquante ans, sans jamais en dire un mot ? C’est un mystère. Les Soixante-Quinze feuillets (et autres manuscrits inédits), de Marcel Proust, paraît jeudi 1er avril aux éditions Gallimard.