Dans la rue, mégaphone ou micro à la main, ils s'époumonent pour motiver les manifestants. Qui sont ces harangueurs de foule ? France Inter en a rencontré quelques-uns en marge des manifestations contre la réforme des retraites.

Étudiante, syndiqué, gilet jaune, prof... ceux qui tiennent le micro n'avaient pourtant pas toujours vocation à haranguer les foules.
Étudiante, syndiqué, gilet jaune, prof... ceux qui tiennent le micro n'avaient pourtant pas toujours vocation à haranguer les foules. © Radio France / Julien Mougnon

Ils sont la voix de la colère qui s'exprime depuis le 5 décembre dans les rues de France. Des citoyens, mégaphone ou micro vissé à la main, qui scandent inlassablement avec une voix de stentor des slogans et des chants, repris en chœur par les manifestants. Étudiante, syndiqué, "gilet jaune", prof...  : ils n'avaient pourtant pas toujours au départ vocation à haranguer les foules. Portraits.

James, à la retraite dans six mois : "Il faut de l'énergie et l'énergie, c'est la foule" 

James, gilet jaune de la première heure, s'est saisi d'un haut-parleur le 16 mars dernier et ne l'a plus lâché depuis.
James, gilet jaune de la première heure, s'est saisi d'un haut-parleur le 16 mars dernier et ne l'a plus lâché depuis. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

James est vendeur de pièces automobiles, "gilet jaune" depuis le 17 novembre 2018.

Sa première fois : "C’était le 16 mars 2019, une grosse date de mobilisation des 'gilets jaunes'. Une énorme manifestation, l’une des pires. Je suis allé acheter un haut-parleur. Avant j’étais très renfermé sur moi-même. Je ne me serais jamais dit qu'un jour j’irai dans la rue pour scander des slogans devant 10 000 personnes. Puis, une fois qu’on est dans la rue, ça va vite. Ça sort tout seul."

Qu’est-ce qu’un bon slogan ? "La bonne technique, c’est les chants. On l’a vu encore récemment place de la République à Paris lors de la manifestation du 5 novembre. On n’était pas nombreux avec des haut-parleurs, seulement trois. À trois on a commencé à chanter le chant des 'gilets jaunes', "on est là, on est là", et on a vu à quel point tout de suite la foule reprenait. Les gens même s’ils sont fatigués, même s’ils ont froid, tout le monde se met à reprendre en chœur." 

Son slogan marquant : "'Vodka-staner, sors de ta tanière", après que Christophe Castaner s'est permis d’aller faire la fête samedi soir dans une boîte de nuit, le 17e samedi de mobilisation des 'gilets jaunes'. Ce slogan m’a valu trois heures de garde à vue. Je ne regrette pas. Je leur ai dit que l’insulte, elle venait de Castaner."

Son truc : "Macron nous donne tellement de grain à moudre que c’est simple. On a juste à l’écouter. On écoute les discours de Macron, le slogan on l’a le lendemain matin. Il faut aussi un petit peu d’humour ! Il faut en garder un peu. En ces temps-ci on a tendance à se renfermer, à avoir beaucoup de pression… Il faut garder une pointe d’humour, tout le temps.

"Samedi 7 décembre, on était vers la gare de l’Est. On a vu les flics arriver en moto et avec le haut-parleur on a hurlé "la nasse se prépare, attention, les voltigeurs arrivent !" On a vu la foule avancer d’un coup et les voltigeurs sont partis. Il faut avoir l’œil."

Irène, 17 ans : "Je ne me pose pas la question, je m'impose" 

Du haut de ses 17 ans, Irène reconnaît avoir parfois des problèmes de crédibilité, vite compensés par sa gouaille.
Du haut de ses 17 ans, Irène reconnaît avoir parfois des problèmes de crédibilité, vite compensés par sa gouaille. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Irène est étudiante à l'université Paris 8 en bi-licence histoire et sciences politiques, et militante au NPA.

Sa première fois : "J’ai fait la manif du 23 novembre avec le collectif féministe 'Du Pain et des Roses'. J’ai tenu le mégaphone pendant beaucoup de temps. C’est un peu fatiguant mais c’est enthousiasmant. J’ai fait du théâtre quand j’étais au collège. Je n’ai pas trop de mal à m’exprimer. J’ai 17 ans et parfois, on se moque de moi à cause de mon âge, mais moi je ne me pose pas la question, je m’impose."

Qu’est-ce qu’un bon slogan ? "Il faut être très enthousiaste, avoir le sourire, et parler fort. De toute façon j’ai toujours parlé fort pour m’imposer. Quand on y prend goût, on ne passe plus une manif la bouche fermée. J’ai l’impression de me défouler. Ça fait chaud au cœur de voir des gens qui te suivent et qui reprennent ton slogan." 

Son slogan marquant : "La semaine dernière, j’ai parodié une chanson du rappeur Jul. Apparemment, la nuit d’après, j’ai continué à chanter le slogan dans mon sommeil, d’après les amis qui dormaient avec moi."

11 sec

La chanson d'Irène pour défendre une grève reconductible

Par Louis-Valentin Lopez

Son truc : "L’eau, c’est le principal. Il faudrait aussi peut-être que je me mette aux pastilles pour la gorge. Le 23 novembre dernier après la manif, je n’avais plus de voix. Et puis quand tu vois que le cortège te suit, ça te donne du courage, c’est vivifiant. Je suis un peu directe, je ne prends pas trop de pincettes quand je m’exprime devant beaucoup de monde." 

"Quand tu tiens le mégaphone et qu'il y a un blanc, il faut directement trouver un autre slogan pour que la foule continue à chanter. Et quand on se fait gazer par la police, il faut que celui qui a le mégaphone fasse passer des messages pour que la foule garde son calme et ne panique pas."

Michel, 50 ans : "J’ai vu d’autres collègues le faire et ça m’a motivé"

Pour tenir la distance, Michel conseille de boire beaucoup d'eau. Et surtout pas d'alcool.
Pour tenir la distance, Michel conseille de boire beaucoup d'eau. Et surtout pas d'alcool. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Michel est adjoint administratif en hôpital, militant Sud depuis 2007.

Sa première fois : "C’était en 2014. C’est là vraiment où je me suis dit 'allez, pourquoi pas !' Au début, ce n’était pas évident. Ce n’est pas quelque chose qu’on décide comme ça. Il y a le stress, savoir comment parler dans un micro, comment présenter les revendications. J’ai vu d’autres collègues le faire et ça m’a aussi motivé, je me suis lancé."

Qu’est-ce qu’un bon slogan ? "Des slogans qui permettent aux collègues de reprendre derrière à l’unisson. Ça permet de maintenir un certain nombre de professionnels, syndiqués ou non syndiqués, derrière le camion. Je ne dis pas que ça ne m’arrive pas d’être un peu à côté, mais je compte aussi sur mes collègues pour pouvoir faire en sorte que je reste toujours dans le thème des actions. Il arrive qu’il y ait une préparation, il arrive que ce soit spontané. J’essaie dans tous les cas d’adapter mes textes en fonction de ceux qui se trouvent au niveau du camion. Il faut dire des choses qui interpellent et qui mettent un peu d’agitation."

Son slogan marquant : "Un slogan qui concerne Bercy par exemple, 'les voleurs c’est pas nous, c’est vous''."

Son truc : "au niveau de la gorge, de l’eau bien sûr. Il faut aussi être sobre, rien à base d’alcool."

Renaud, 30 ans : "Causer toute la journée sans avoir la voix cassée, on sait faire !"

Un bon slogan pour Renaud ? Des rimes riches, qu'il compose avec des collègues de l'éducation nationale.
Un bon slogan pour Renaud ? Des rimes riches, qu'il compose avec des collègues de l'éducation nationale. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Renaud est professeur de sciences économiques et sociales, syndiqué au SNES-FSU.

Sa première fois : "C’était la réforme Fillon, quand j’étais en seconde. On s’est mobilisé parce qu’il voulait faire du bac un examen local. J’ai commencé à manifester dans des mouvements sociaux d’étudiants et de lycéens. C'est un milieu où les slogans font partie de la façon dont on occupe l’espace public, dont on se moque aussi des puissants, dont on fait rire les copains… Je suis bavard et j’aime bien la musique : je pense que ça fait deux bons critères pour gueuler dans un 'méga'."

Qu’est-ce qu’un bon slogan ? "Je discute avec les collègues et je trouve des rimes riches. Un slogan qui n’est pas repris, c’est qu’il n’est pas partagé par le cortège, donc on passe au suivant. Ce qui m’a beaucoup marqué, c’est que des slogans qui viennent du mouvement syndical ont été repris par les "gilets jaunes", puis sont revenus par les lycéens… Je vois des journalistes qui disent que les syndicats chantent les slogans des "gilets jaunes" sans savoir que c’était au départ des slogans syndicaux, ou inversement. Il y a une circulation entre les stades de foot, les manifs syndicales, les manifs de jeunes et les manifs de "gilets jaunes"."

Son slogan marquant : "'Blanquer, prévient ton ministère, au bout du RER, y’a des profs en colère'. Un slogan qu’on a trouvé quand on s’ennuyait un peu devant le rectorat de Créteil, où l'on était venu réclamer des moyens."

Son truc : "Je reprends tout, des trucs syndicaux scandés et chiants à l’ancienne, aux chansons rigolotes de Magic System. Puis on est profs ! Causer toute la journée sans avoir la voix cassée on sait faire, même crier un petit peu des fois malheureusement."

Fred, 48 ans : "On m’a mis le micro dans les mains, et j’ai accepté"

Selon Fred, pour délivrer un bon slogan, l'essentiel est d'être convaincu par ce qu'on dit.
Selon Fred, pour délivrer un bon slogan, l'essentiel est d'être convaincu par ce qu'on dit. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Fred est employé dans la restauration, militant FO depuis 30 ans.

Sa première fois : "C’était il y a une dizaine d’années, dans une manifestation pour défendre le droit des chômeurs. On m’a mis le micro dans les mains, et j’ai accepté. Il faut qu’il y en ait qui le fassent."

Qu’est-ce qu’un bon slogan ? "En fonction des circonstances on réfléchit à quels arguments on va utiliser et développer. Comme pour le journal de Lutte Ouvrière, qui a un comité de rédaction, on décide des slogans ensemble. Des gens se réunissent, les écrivent et les proposent. Ça se fait de manière très simple et humaine. Je garde aussi la liste des slogans sur un papier lors de la manifestation."

Son slogan marquant : "Ceux qu’il faut faire payer, c’est les exploiteurs !"

Son truc : "On se relaie avec ceux qui acceptent de vaincre leur timidité. L’essentiel, c’est être convaincu de ce qu’on dit. Je suis convaincu de la justesse des slogans, de notre colère contre cette politique qui s’en prend aux plus pauvres et à tous les salariés. On n’est pas là pour mettre de la musique."

Pierre, 32 ans : "Il faut être dans l’ambiance. L’ambiance de la lutte !"

Pierre partage le mégaphone avec ses confrères militants.
Pierre partage le mégaphone avec ses confrères militants. © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Pierre est machiniste à la RATP, et militant à la CGT.

Sa première fois : "Je manie le mégaphone depuis huit ans. Faut bien qu’il y en ait un qui le prenne, mais on est interchangeable. C’est avec la CGT que j’ai appris à m’affirmer."

Qu'est-ce qu'un bon slogan ? "Je dirais que l'essentiel c'est bien articuler, et être capable d’entraîner les autres."

Un slogan marquant : "'Public / privé, tous ensemble'. La base."

Son truc : "Il faut se relayer. Ce n’est pas toujours la même personne qui prend le haut-parleur, c’est chacun notre tour. Il faut que le cortège soit le plus dynamique possible. Et, surtout, qu’on soit tous bien d’accord sur les objectifs de lutte." 

"Ce n’est pas une fierté personnelle de porter le haut-parleur, c’est d’être en lutte qui est une fierté. Et il faut être dans l’ambiance. L’ambiance de la lutte."

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