« J’ai voulu dédier ce livre à mon ami Jacques Rivette car c’est avec lui que j’ai vu la plupart des films cités dans ce livre (janvier 1975) ». C’est ainsi que François Truffaut, à la fin de l’introduction de son livre « Les Films de ma vie », expliquait pourquoi il avait choisi de le dédier à Rivette. Trente-quatre ans plus tard, Truffaut n’est plus, les films de Godard se fon rares, seuls de ces quatre surfeurs de la Nouvelle Vague Chabrol et… Rivette continuent de nous donner régulièrement de leurs nouvelles. Une fois de plus, Rivette divise la critique et la scinde même en deux clans séparés et irréconciliables. Les uns savourent, les autres détestent. Même si j’ai pris moins de plaisir qu’à son précédent film (le sauvage et ténébreux « Ne touchez pas la hache), je me situe sans hésitation parmi celles et ceux qui voient en « 36 vues du pic Saint Loup » une œuvre malicieuse et plaisante. Et pas seulement parce que la seule évocation dudit Pic Saint Loup (soit un superbe site naturel non loin de Saint Mathieu de Tréviers dans la montagne héraultaise) fait naître dans les palais œnophiles le souvenir d’un cru du Languedoc souvent intéressant. Point de vin ici mais des vues, sans qu’il soit pour autant possible de donner à ce superbe titre (« 36 vues du Pic Saint Loup ») une explication claire et définitive. Je veux y voir, entre autres, et pour mon plaisir, un second souvenir, celui des pellicules 36 vues de la « défunte » photo argentique.Les premières minutes du film suffisent à nous plonger dans l’univers de ce nouveau Rivette. En quelques minutes, tout est dit : on entre ou pas ! Durant ces minutes-là, Kate (Jane B.) tombe en panne de voiture sur une jolie route de campagne quand Vittorio (Sergio Castellito) à bord de sa luxueuse décapotable rouge la dépanne en un tournemain au propre comme au figuré. Je ne vous dirai rien de la suite, sinon qu’il est question d’un petit cirque forain et de sa modeste tournée d’été. Explique-t-on le charme ? Vous savez bien cette composante indicible qui fait qu’un regard vous bouscule et vous bascule par exemple, au point d’en perdre la raison pour mieux la retrouver et décoller ensuite ? Oui, c’est bien de charme dont il est question ici, d’attraction si vous préférez. Comme souvent chez lui, Rivette nous fait le coup du secret souterrain, du sortilège qu’il faut dénouer pour aller de l’avant. On n’est pas au cirque pour rien. C’est de spectacle, de la magie, de cinéma dont il s’agit. La lanterne magique n’est pas loin, l’art forain du cinématographe des premiers temps non plus. Tout se joue en mode faussement mineur, mais, à bien y regarder, on s’aperçoit que les personnages jouent ici leur propre renaissance, le renouveau de leur vie. L’enjeu est de taille et ils savent négocier ce virage… Vous voulez que je vous fasse une confidence : à tout prendre, je préfère et de loin la « petite musique » de Rivette à la grosse caisse de Tarantino. Tous deux nous disent en effet la même chose : le cinéma nous aide à vivre , y compris en conjurant les fantômes du passé.« 36 vue s du pic Saint-Loup » est depuis hier dans les salles.Ah ! ça ira !La phrase de la nuit : « Et il se laissa envahir par la tristesse. Tout en se promettant de la combattre à son réveil. Son ailleurs désiré était à ce prix. »Yves Navarre

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