N’ayant pas eu le temps finalement d’en parler lors de l’émission de vendredi dernier, je tiens à vous dire quelques mots d’un livre que j’ai récemment reçu et que j’ai beaucoup apprécié. Explicitement intitulé « Archives secrètes du cinéma français 1945-1975 », il est l’œuvre de Laurent Garreau. Ce n’est évidemment pas la première fois que l’on s’intéresse ainsi à la censure au cinéma, mais ce qui fait tout l’intérêt de cet ouvrage, c’est qu’il n‘hésite pas à citer, et très largement citer, les avis et les motivations de la Commission de censure. Contrairement à l’habitude qui veut que la parole de la censure officielle soit… censurée et le spectateur tenu ainsi en lisière du pourquoi réel de ladite censure, ici rien n’est caché, tout est dévoilé, cité, livré. Le seul vrai reproche qu’on pourra faire à l’auteur, c’est d’avoir choisi une période particulière, alors qu’il y eut de la censure cinématographique avant 1945 (en 1933, « Zéro de conduite » de Jean Vigo est totalement interdit et ce pour des années) et, bien entendu, après 1975 ! Mais, en l’état, son étude, que publient les PUF, s’avère passionnante et même réjouissante. Enfin, les censeurs sont montrés (et par eux-mêmes !) pour ce qu’ils sont bien souvent : des vertueux hypocrites. On prend ainsi un vrai plaisir à se promener dans la troisième partie du livre, « Le Dictionnaire des films censurés », avec l’assurance d’y trouver quelques perles. Un exemple parmi tant d’autres, le jugement de la Commission concernant le film de Jean-Luc Godard, « Vivre sa vie », en 1962. Outre l’interdiction aux moins de 18 ans (sic), la Commission réclame deux coupures en demandant, je cite in extenso « l’allègement de la scène au terme de laquelle les deux prostituées reçoivent ensemble un visiteur, ainsi que la suppression de l’image où l’on voit une jambe tendue au premier plan et un homme au second plan, ces deux scènes paraissant abusivement suggestives, même pour des adultes. » C’était il y a 47 ans en France, pays des Lumières… par intermittence manifestement. Cachez cette jambe tendue féminine qu’on ne saurait voir ! C’est pourtant tellement beau une jambe de femme qui est « comme un compas qui arpente le monde en tous sens et lui donne son harmonie et son équilibre » (citation truffaldienne adulée). Bref, pour nos amateurs de ciseaux officiels, le danger, c’est ce qui fait qu’un cœur bat la chamade et frissonne.Le pire peut-être dans ces histoires de censure, c’est que même levée l’interdiction demeure dans les esprits. Comme s’il y avait une rémanence perpétuelle de la première censure : censuré un jour, censuré toujours. Comme s’il s’agissait de la réplique d’un tremblement de terre , on laisse penser que ce qui a été censuré peut provoquer des dégâts à venir. Ou plus précisément qu’il n’y a pas de censure sans raison fondamentale. Ce qui est évidemment une idiotie abyssale. Voilà pourquoi, au delà de l’anecdote, il est bon de lire ces « Archives secrètes du cinéma français » : c’est un excellent moyen de se prémunir contre d’éventuelles rechutes d’un ordre moral bête et méchant qui n’aime même pas les jambes des femmes surtout quand elles sont nues !La phrase du jour ?« De la tête aux pieds, je suis faite pour l’amour »Lola Lola, alias Marlène Dietrich, dans « L’Ange bleu » de Joseph von Sternberg

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