« Dans la brume électrique », suite et fin. Je ne saurais trop vous conseiller la lecture du « Monde » daté dimanche-lundi dont l’un des articles de une concerne le film de Bertrand Tavernier. Écrit par Thomas Sotinel et Jean-Luc Douin, il revient en détail sur ce dont il était question dans le post d’hier : les deux versions du film et leurs conditions d’élaboration.Reste évidemment l’œuvre en elle-même qui fort heureusement ne peut se résumer à ces incidents de production. Le film est adapté d’un roman de James Lee Burke que je n’ai pas encore lu à vrai dire (il vient d’être réédité aux éditions Rivages avec en couverture la belle affiche du film). Je n’ai donc aucun avis sur cette question précise, sinon que Tavernier, aidé par de brillants scénaristes, a souvent pratiqué avec talent l’exercice du passage de l’écrit à l’écran, sa plus belle réussite étant à mon sens « Coup de torchon », d’après Jim Thompson. Il me faut néanmoins évoquer un élément du livre : son titre, qui est en fait plus long et plus explicite que celui du film puisqu’il s’agit littéralement de « Dans la brume électrique avec les morts confédérés ». De fait, dans le livre (on me l’a dit !) comme dans le film (je l’ai vu !), apparaissent les fantômes des soldats de la guerre de Sécession qui dialoguent avec le héros du film. À l’écrit, tout est possible, pour peu que le lecteur bénévole se prête au jeu de l’imaginaire et du rêve éveillé, ses soldats évanescents auront l’allure plus ou moins réaliste qu’il voudra bien leur donner. À l’écrit, comme dans la vraie vie soit dit en passant, tous les verrous peuvent sauter, si on le décide, pour laisser galoper et « hennir les chevaux du plaisir » ! Le lecteur a cet avantage de taille sur le spectateur qu’il se fait son propre cinéma. Le spectateur, lui, doit accepter le cinéma d’un autre, en l’occurrence le cinéaste dont le métier est d’inventer des images réelles ou fantasmatiques.C’est peut-être là, au moins pour moi, que le bât blesse. J’ai eu du mal (euphémisme…) à accepter les apparitions régulières et scandées de ses soldats burinés et philosophes, sorte de chœur antique fatigué et mélancolique. Assurément chez moi c’est un excès de rationalisme. L’onirisme au cinéma m’a souvent semblé relever du pari impossible, fou et… flou ! À chacun ses limites.En revanche, comment ne pas être sous le charme du héros principal du film de Tavernier : l’énigmatique Tommy Lee Jones traverse cette brume électrique avec une humanité sidérante. Il est le cœur battant du film et de l’histoire, le point central d’un univers qui par ailleurs se délite sous les coups de boutoir d’un cyclone dévastateur et de compromis moraux et politiques en tout genre. Cet empereur plébéien avance seul pour un triomphe qui ne lui vaut aucune véritable reconnaissance de ses semblables. À moins qu’il ne s’agisse d’un Christ aux outrages dont la modernité relative se traduirait par la fréquentation régulière des séances des Alcooliques Anonymes du Missouri… Grandeur et vicissitudes du justicier de notre époque.Vous l’aurez compris, on peut oublier ces soldats confédérés pour retenir ce policier désabusé et entrer avec lui dans la brume des bayous.La phrase du jour ?« Faites passer les oignons, nom de Dieu ! Moi j’aime bien les oignons. C’est l’avantage d’être célibataire : on peut manger des oignons ! »Michel Descombes, alias Philippe Noiret, dans « L’Horloger de Saint-Paul » adapté du roman de Simenon, « L’Horloger d’Everton » par Jean Aurenche, Pierre Bost et Bertrand Tavernier

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