Christian Gailly
Christian Gailly © Radio France / Stéphane Lavoué/Pasco

Extrait d'un entretien accordé par le romancier Christian Gailly, en octobre 1995, aux "Inrockuptibles" à Richard Robert.

- Les Inrocks : Sans être explicitement au centre de vos écrits, la mort semble vous préoccuper, vous et vos personnages.

- Christian Gailly:

Ça a toujours été un tourment, une hantise. C'est de plus en plus inacceptable, paniquant. J'ai parfois des bouffées de terreur. Pour le coup, on a envie de sortir dans la rue, de courir dans tous les sens, comme un rat, de demander des comptes. Qu'est-ce que c'est que cette saloperie, cette sinistre escroquerie, de qui se moque-t-on ? Pourquoi des gens se réunissent-ils régulièrement par centaines de milliers pour réclamer une augmentation de 3%, alors que personne n'envahit les rues avec des pancartes, aux cris de "A bas la mort" ? C'est curieux comme les tempéraments suicidaires peuvent avoir peur de la mort, et j'en ai toujours eu peur. Cela dit, puisque ce genre de pensée ne mène jamais à l'irréparable, il me plaît de croire que c'est un mode de fonctionnement mental qui, avec un peu de bonne volonté, fait que vous êtes un peu moins bête qu'avant. Ça rabote, ça lime pas mal, ça ébarbe, ça nettoie quand même pas mal de bêtises. C'est pas qu'on en sorte jamais, mais on en élimine. C'est du côté des "perdants comme on dit, qu'il y a une chance de voir se produire quelque chose. Les autres n'éprouvent pas le besoin de s'interroger sur leur sort, de dire ce qui fait leur singularité, leur souffrance d'être là, perdu dans le monde. Enfin, voilà l'histoire. Vous en avez une autre, comme ça? (rires).

- Les Inrocks:Regrettez-vous que vos romans soient souvent considérés uniquement comme de petits livres drôlatiques, loufoques?

- Christian Gailly:

Les gens écrivent: "Ah, c'est tellement drôle, ce que Gailly écrit. Et Echenoz, c'est si léger..." Tout le monde se fout du sort mental de l'écrivain, du peintre, du musicien. Mais c'est pas grave. L'important, c'est ce que vous, vous savez que vous êtes entré modestement, gentiment, dans un monde qui ne ressemble à rien. Vous savez que la solitude et la souffrance sont le prix à payer pour trouver ce noyau de jouissance incomparable que procure l'aboutissement de votre travail. Personne ne peut vraiment partager l'intensité, la vérité de ce petit moment de plaisir, aussi infime, microscopique soit-il. C'est une drogue terrible, dont vous ne ressentirez peut-être les effets qu'une fois tous les deux mois, tous les deux ans. Mais pour rien au monde vous ne voudriez y renoncer, changer d'existence. C'est fini, trop tard : vous êtes passé de l'autre côté. Vous êtes à la fois condamné et royal, et vous savez que ça en vaut la peine. Tout ça implique sûrement un certain retrait du monde. Il s'agit toujours de regarder les choses de sa fenêtre. Comme le disait un paysan en parlant d'un mort: "Il est parti du monde".

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