Fin de lecture du dernier ouvrage de Régis Debray, « Le Moment Fraternité », commencé sous les toits et terminé face à un lac ! Lecture forcément roborative, stimulante, exigeante. De cet électron libre qui se définit comme un gaulliste d’extrême gauche (sic), de cet esprit républicain qui pratique le hors piste intellectuel avec délectation, on ne pouvait guère s’attendre à une défense et illustration niaiseuse du dernier volet de notre triade nationale. Pas vraiment le genre à faire entonner à la foule de ses lecteurs « Fraternité, Fraternité, Fraternité » à la façon d’un(e) télévangéliste fourvoyée en politique… Debray se livre à une analyse particulièrement détaillée et lucide de ce concept passe-partout et qui, suivant les saisons, se promène de droite à gauche et inversement. Ce qui intéresse principalement notre médiologue, c’est le « nous » affirmé et revendiqué que suppose la pratique de la fraternité face à l’individualisme et aux égoïsmes plus ou moins assumés. Pas question d’en faire un credo permanent et de se noyer dans des illusions dangereuses : « Tous frères tout le temps » ne saurait tenir lieu de vade mecum pour un « vivre ensemble » réaliste. Mais un peu de fraternité, un « moment » fraternité, pourquoi pas ? En rupture avec l’air du temps qui ne pousse guère à la sollicitude. Hélas.Mais quel rapport avec le cinéma me direz-vous ? Il me semble tout simplement que ce « nous » s’exerce particulièrement dans la création cinématographique comparée aux autres arts. Le cinéaste n’est jamais un artiste solitaire, contrairement au peintre, au sculpteur, au musicien, à l’écrivain,... Il est par essence et peut-être par contrainte un « nous » composé de différents « techniciens » spécialistes du son, de l’image, du montage, sans oublier les acteurs indispensables auxiliaires d’un art décidément et définitivement collectif, comme si l’art de masse par excellence (après la télévision) pour exister comme tel avait dû se faire art collectif. En bonne ou en mauvaise part, le XXè siècle aura été le siècle du nombre, du multiple… Ce constat ne saurait évidemment minorer le statut d’auteur pour le cinéaste. Mais, il n’est pas seul voilà tout. Un film, c’est d’abord un « nous », tout au long de son élaboration, comme l’expression d’un groupe, d’un collectif, d’une communauté de talent. Donc d’une fraternité, d’une « fraternelle », oui. Et mixte qui plus est ! Avec cette particularité stimulante pour l’esprit qu’elle est par définition une fraternelle provisoire, limitée dans le temps, une fraternelle en CDD si vous préférez ! Sa durée de vie commence le premier jour de tournage et se termine au dernier jour du montage. Cette vie provisoire, cette communion des esprits et des talents, ne saurait devenir une règle commune. On rejoint ici la fraternité du moment chère à Debray. Le cinéma comme moment Fraternité en quelque sorte. Ce qui n’empêche en rien d’avoir envie d’aller jusqu’au bout pour que la vie prenne tout son sens.Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ?« Ce que nous cherchons est tout. »Hölderlin, « Blanche ou l’oubli »

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