Chez Verdier
Chez Verdier © Radio France

Ca commence comme un conte, sauf que vous n’avez pas l’habitude de lire ou d’entendre des contes comme celui là. Première phrase : « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais sept ans ». Avouez que la situation pour le moins inédite vous donne envie de poursuivre…

Une femme revisite son enfance et trace ainsi, peu à peu, le portrait de l’adulte qu’elle est devenue. Une femme sensible, mais debout, chargée de souvenirs qui pour d’autres s’avèreraient traumatisants et qu’elle égrène avec une tranquillité déconcertante.

Enfant, elle a vécu une sexualité, avec ses parents, avec des amis des parents, en compagnie de ses sœurs. Le père a pour habitude de se travestir et de sortir en sandales rouges, le cheveu oxygéné. La mère aime vivre nue et éprouve souvent le besoin de faire l'amour, avec son mari ou d'autres hommes, souhaitant que ses trois filles participent aux ébats, pourvu que naisse du plaisir.

Chaque souvenir est énoncé de manière très douce et surtout pas scabreuse. Cette famille a des pratiques sexuelles comme d’autres écoutent de la musique ensemble ou visitent un musée. Le souvenir n’est pas associé à de la douleur, mais plus à de l’érotisme.

Evidemment, la lecture perturbe, l'inceste est forcément terrifiant, mais le ton est léger, drôle, précis. Ce n’est pas de l’autofiction. Rien à voir avec le travail d’une Christine Angot. Il s’agit d’un roman. Nous sommes au cœur de la littérature, celle qui peut tout dire, tout inventer, tout se permettre. C’est une histoire servie par une plume extraordinaire de maîtrise, d’intelligence. Quel style, que celui d’Anne Serre qui trouble tous nos codes !

L’écrivain crée de la beauté dans l'évocation des scènes d'antan, dans l’innocence des enfants qu’elle dépeint, dans ce qu’elle appelle sereinement « notre mode de vie », et aussi dans la description des lieux du crime: elle se remémore la matière de la table où la mère aimait s’ébattre, la lumière de ces moments là (on croirait la lumière des tableaux de Balthus avec des jeunes filles alanguies sous l’œil du peintre adulte).

Le conte progresse. On devine que cette enfant aurait pu sombrer. De la folie a surgi autour d’elle des pratiques familiales, mais elle a mis des mots sur ses souvenirs, elle s’est construite.

Comment se fabrique un moi dans pareille circonstance ? C’est, en creux, la question de ce livre.

N’ayez aucune réserve : entrez dans ce livre qui emprunte son titre à un conte de Grimm. L'idéal serait qu’une actrice s’empare de cette fiction et porte haut, sur scène, ce portrait singulier de femme et ce verbe, cette langue extraordinaire.

Chez Verdier, "Petite table, sois mise!"d' Anne Serre.

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