C'est sa femme, Elizabeth, qui l'a convaincu d'accepter cette conversation devant ses livres de chevet. Robert Badinter hésitait. "Je parle moins bien des livres que ma femme, vous savez, je suis attaché au contenant, pas au livre en tant qu'objet, alors, souhaitez-vous toujours venir ?" demandait-il, inquiet, au téléphone. A midi, un jour d'octobre dernier, l'ancien garde des sceaux, grande figure (héros?) de notre histoire contemporaine, ouvrait les portes de son bureau. Les livres occupent l'espace, dans des étagères, sur des tables, sur son bureau où seul un tout petit espace lui permet de travailler et d'écrire. Livres sur la justice, principalement, mais aussi romans et poèmes d'Aragon. "Je l'ai connu, âgé. Sans aimer ses idées. Mais je respecte beaucoup son oeuvre". Robert Badinter avoue qu'à l'instar des hommes de sa génération (il a 82 ans), c'est la littérature du 19è qui a enthousiasmé son adolescence, dans les années 40. Il cite les auteurs russes, les américains, Hemingway, Dos Passos, et parmi les français, Stendhal et Hugo. Son visage s'anime lorsqu'il évoque la fougue de Julien Sorel auquel il s'est visiblement longtemps identifié. "Le Rouge et le Noir" est d'ailleurs le roman qu'il conseille encore aujourd'hui aux adolescents. Sur un mur, un portrait de Michel Foucault souriant, au visage de petit diable peint par Gérard Fromanger regarde l'ancien ministre. "J'aime ce portrait que j'avais accroché dans l'entrée du conseil constitutionnel. Michel Foucault était très rieur. Nous avons mené des combats ensemble dans les années 70, notamment autour des conditions de vie des prisonniers". Sérieux, Badinter avoue avoir aussi beaucoup ri avec François Mitterrand. "Nous nous amusions toujours du spectacle de la vie publique". Avec l'ancien chef d'état, le garde des sceaux s'échappait le plus souvent possible de la vie politique pour visiter les maisons d'écrivain. "Mon grand regret est de n'avoir pu l'accompagner dans la maison de Tolstoï". Mitterrand collectionnait les éditions originales des livres qu'il aimait, beaucoup d'auteurs du 19è. Badinter lui possède un Zola signé, et un Maupassant dédicacé à Zola . Plus loin, un portrait de Hugo. "Je suis hugolâtre" déclare-t-il à deux reprises, Hugo, qui avant lui combattit contre la peine de mort. Sur une table, des documents d'une valeur inestimable. Parmi eux, un décret annonçant la décapitation de Louis XVI et la fameuse loi sur l'abolition de la peine de mort du 9 octobre 1981. Mitterrand avait mis de côté pour son ministre un exemplaire signé de Mitterrand, Mauroy, Deferre, Hernu et Badinter. "Son geste généreux et délicat me touche encore aujourd'hui", déclare Robert Badinter, en ajoutant, "tiens, sur les 5, nous ne sommes plus que deux"... La bibliothèque est diffusée ce vendredi 30 avril dans "Esprit critique".

Gamma/Michel Baret
Gamma/Michel Baret © Radio France
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