de F Seyvos
de F Seyvos © Radio France

Du cinéma, il est question dans ce roman qui commence par le voyage de la narratrice à Los Angeles. Elle enquête pour nourrir un livre sur Buster Keaton, le roi du burlesque, le maître du muet dont l’arrivée du cinéma parlant a brisé la carrière, ce comédien, ce pantin qui avait ce don exceptionnel du gag, de l’accident évité in extremis et de la chute. La narratrice part aux états unis retrouver la maison où il a vécu. Elle parle à des voisins. Mais très vite, ce n’est pas l’enquête qui prime, c’est l’histoire de Keaton, depuis son enfance. Il s’appelle Joseph mais on l’appelle « Buster », comprenez, « casse cou ». Car le gamin sort toujours indemne des chutes ou des accidents domestiques dont il est victime. Ses parents qui font du cabaret ont donc l’idée d’employer Buster, sur scène. Il participe très jeune aux numéros. Son père l’utilise comme un projectile, il est une sorte de « chose » qu’il propulse, envoie dans les airs à volonté, avec succès.

L’enfant apprend à supporter les coups, à retomber sur ses jambes. Son corps est mis à rude épreuve. Un corps incassable, semble-t-il, et qui encaisse, sans rien dire. Buster apprend à résister, déceloppe un métier qu’il va exercer au cinéma avec un talent incomparable, jusqu’à ce que le cinéma parlant ne ruine sa carrière. Ce métier, c’est le sens du gag, de l’accident évité de justesse.

Mais Florence Seyvos ne signe pas une biographie ordinaire, elle ajoute une histoire personnelle à son récit. Parallèlement à la vie du comique, la narratrice décrit son frère, son demi frère, Henri. Après le divorce de ses parents, elle était encore une petite fille, sa mère s’est remariée avec un homme dont le fils, Henri, était retardé. Elle et son frère ont découvert cet enfant différent et se sont attachés à ce garçon, grand et fin, lui aussi contraint par son père de faire des efforts physiques, chaque jour, des exercices qui s’apparentent à de la torture. On comprend rapidement les liens que Florence Seyvos établit entre ces deux personnages, le comique, celui qu’on appelait « l’homme qui ne riait jamais » et le demi frère handicapé. Ils sont plongés, sans se plaindre, dans une solitude extrême, ils sont purs et beaux, chacun à sa manière, doués d’une innocence rare, presque des anges. Ils seront deux adultes à l’état d’enfance immuable.

Seyvos décrit admirablement l’attente que vit Henri, sans rien dire. Il attend que son père s’occupe de lui, attend au cinéma qu’on lui dise d’entrer dans la salle, au point de rater trois séances. Comme Keaton, enfant, il est une « chose » .

Le roman évoque les pères aussi, la violence de l’éducation, une certaine autorité perverse des adultes, bien qu’inconsciente. Et puis il est question de la douleur silencieuse de celle qui raconte : elle a dû subir ce frère différent, subir la souffrance qu’elle devinait en lui même si Henri ne pleurait jamais. Plus positivement, l’auteur témoigne de l’indépendance que Keaton et Henri, ces deux inadaptés à la vie réelle, ont réussi à prendre, l’un en tournant des films admirables, l’autre en travaillant dans un centre pour handicapés. Les mots du roman sont beaux et un peu tristes. L’amour et l’empathie circulent dans ce roman magnifique dont l’histoire continue, une fois le livre refermé.

"Le garçon incassable", Florence Seyvos, L’Olivier

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.