Au commencement, il y a la voix. Incomparable, immédiate et familière. Du pur Parisien des faubourgs. Ensuite la silhouette, toute en rondeurs. Enfin, le visage, une lune faussement joviale et qui peut virer à l'inquiétant. L’ensemble donne Bernard Blier. Mon confrère Jean-Philippe Guerand vient de publier la première biographie consacrée à l’acteur (oui, la première, étonnant, non ?). Il me remercie en fin d’ouvrage et je ne sais pas à quoi attribuer véritablement cette gentillesse. Peut-être parce que dans une file d’attente cannoise, j’ai dû lui dire un jour que j’attendais son livre avec impatience. Et c'était vrai ! Quoi qu’il en soit, c’est à moi de le remercier ! Merci de nous donner ce beau livre, un épais volume comme son sujet et joliment sous-titré « Un homme façon puzzle » (éditions Robert Laffont). Une référence explicite à Audiard dont Blier a parlé et porté la langue comme personne à mon sens. Oui, Blier parlait l’Audiard comme s’il était natif de ce pays foutraque où face à un « gigolpince » qui se permet d’être en retard, on peut dire : « Parce que j’aime autant vous dire que pour moi, monsieur Eric, avec ses costards tissés en Ecosse à Roubaix, ses boutons de manchettes en simili et ses pompes à l’italienne fabriquées à Grenoble, eh ben, c’est rien qu’un demi-sel. Et là, je parle juste question présentation, parce que si je voulais me lancer dans la psychanalyse, j’ajouterais que c’est le roi des cons. Et encore, les rois, ils arrivent à l’heure. » (« Le Cave se rebiffe »).Oui, décidément merci à Guerand de nous faire revisiter cette carrière incroyable commencée en 1936 dans « Trois… six… neuf… » de Raymond Rouleau et qui s’acheva en 1988 avec « Les Deux fanfarons » d’Enrico Oldoini où Blier partageait la vedette avec Alberto Sordi. Entre temps plus de 180 films. Cette biographie chronologique se lit vraiment comme un roman : Guerand a fait un travail de Bénédictin, mais ne tombe jamais dans l’anecdotique banal et a fortiori dans l’intime déplacé. On suit Blier pas à pas et à chaque page des images reviennent à nos mémoires cinéphiles. Celles par exemple d’un Blier juvénile qui, dans « Hôtel du Nord » de Carné, joue le rôle de Prosper qui dans une petite chambre de bonne sous les toits, aussi simple que rêvable et enviable, appelle Raymonde alias Arletty « Ma petite reine ». Celles du politicien vertueux puis véreux Philippe Chalamont face à Gabin dans « Le Président d’Henri Verneuil. Celles de Louis-Marcel Thulle, le PDG sans pitié d’une radio privée dans « Tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil » de Jean Yanne. Celles de l’abominable Staplin dans « Série noire » d’Alain Corneau et de sa façon doucereuse d’appeler Patrick Dewaere « Mon p’tit Franck » pour mieux l’écraser. Celles enfin de l’inspecteur Morvandiau qui déteste la campagne dans « Buffet froid » de Bertrand Blier.Décidément, il nous faut remercier Guerand. Grâce à lui, on ne se lasse pas de retrouver Blier, cet acteur qui fait partie de nos vies de cinéma. Il appartient à la famille de ces acteurs qui provoquent l’empathie même qand ils jouent les pires salauds. Cela doit s’appeler l’humanité. Blier n’en manquait pas. Et le propre de ce beau livre, c’est de nous la restituer cette humanité. J’espère vous avoir donné l’envie de lire ce beau portrait d’acteur.La phrase du jour ? Gaspard : « En général, ce que je cherche, c’est plutôt une amoureuse, pas une amie. »Margot : « Et à défaut d’amoureuse ? »Gaspard : « Quand je n’ai pas d’amoureuse, je supporte moins les amies. »Eric Rohmer, « Un conte d’été »

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