Jean-Marc Roberts
Jean-Marc Roberts © Radio France

Tu serais surpris et heureux de cet amour post mortem. Tu t’amuserais de ces hommages qui pleurent ton talent d’écrivain et clament l’amour que tu portais à chacun de tes auteurs. Papa poule, tu l’étais. « Quand on touche à un cheveu de mes auteurs, je me sens prêt à tuer » lançais-tu. Tu disais vrai. Une mauvaise critique ou plutôt une critique que tu jugeais injuste te faisait sortir de tes gonds. Et tu étais pénible ! Il fallait supporter ta colère au téléphone, ta mauvaise foi. Tu débordais. Je me souviens avoir reçu Philippe Claudel pour son très beau roman, « Le rapport de Brodeck ». Tu m’avais appelé pour me reprocher de ne pas avoir assez dit que j’aimais le livre. Même l’auteur aurait été surpris de mon manque d’enthousiasme !

J’avais fini par m’éloigner un peu de toi pour protéger mon travail et mon indépendance. Je le regrette aujourd’hui. Il aurait fallu savoir te tenir tête, crier plus fort que toi et reprendre joyeusement la conversation. Car tu avais l'amitié profonde et généreuse. "Je suis un hystérique, c'est tout ", confiais-tu récemment à Libération. Aux déjeuners que tu proposais à la brasserie de la Closerie des Lilas (et non au restaurant, "trop snob ! »), tu montrais le meilleur de toi-même. Attentif, bienveillant, doux, sévère et drôle, tu te livrais. Tu parlais de tes livres avec sévérité, te jugeant meilleur éditeur. La bouderie de ton ami Banier t’avait peiné alors que tu étais le seul à prendre sa défense dans un livre intitulé du prénom de l’intéressé, gage de tendresse. A lire l'hommage qu'il te rend aujourd'hui dans la presse, peut-être vous étiez-vous retrouvés ?

Tu évoquais chacun de tes enfants avec amour, tu protégeais le plus jeune, tu t’étonnais du parcours de l’aîné dans le commerce, une voie si éloignée de la tienne, toi qui n’aimais que ça : l’écriture, la littérature, les femmes, aussi. Celles que tu séduisais depuis l’adolescence et avec qui, une fois amoureux, tu aimais passer du temps à l’étranger, dans de beaux hôtels ("Moi, propriétaire ? Jamais ! Je préfère dépenser de l'argent à l'hôtel ").

Tu savais ton pouvoir. Adolescent, dans les cabarets où se produisait ta mère comédienne, des hommes te faisaient des avances, attirés par ton visage de jeune homme tendre aux boucles d’ange. Tu aimais leur présence, tu apprenais beaucoup de leurs confidences, mais tu en restais là. Aucun tabou. Curieux de tout et de tous, avant tout, tu avouais tes faiblesses et l’on savait tes forces. Ton intelligence, ton habileté à dénicher un talent (Angot, Claudel et combien d’autres ? Alexakis, ton préféré, le seul avec qui ton amitié fut sûre et tranquille) et à l’amener sur le podium de novembre.

Malade, tu as reçu des milliers de messages. Tu passais beaucoup de temps à rassurer les gens, disais-tu.

Fin février, je t’ai écrit pour te dire que je serais heureux de déjeuner avec toi, une fois guéri. Pas dupe de ta fin imminente, avec cette élégance qui fait déja défaut, tu avais gentiment répondu ces mots qui te ressemblent tant :

« Allez, le temps de retrouver mes jambes, je nous organise une soirée inoubliable. Tendrement à toi, Jean-Marc ».

Sur la dernière photo publiée de toi, malade, tu portes un chapeau et ton visage amaigri rappelle la silhouette d'Hervé Guibert. Tu l'aimais, tu avais publié au Seuil "Cytomégalovirus", un texte que d'autres avaient refusé, sans doute l'un des plus beaux du romancier, un peu méchant.

Merci de ta présence, de ton regard. Les livres qui te doivent tout restent avec nous.

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