Fut un temps où « Le Nouvel Observateur » avait une rubrique intitulée « Spécial copinage ». Ce titre explicite et honnête permettait de chroniquer sainement les œuvres (livres, films, disques, etc…) des amis et collaborateurs du journal. Le présent post se place donc sous ce parrainage puisqu’il y sera question du roman d’un ami, critique de cinéma par ailleurs, François-Guillaume Lorrain. A chacun de dire si l’amitié rend aveugle la critique. Pour ma part, je ne le crois pas : il est des silences qui ne trompent pas et c’est très bien ainsi. Et puis, c’est en cinéphile que je veux vous parler de « L’Homme de Lyon » qui vient donc de paraître chez Grasset. En cinéphile, oui, car cette recherche en paternité(s) se déroule dans la capitale des Gaules, la ville des Lumière et donc du cinéma sans films ou presque. A de rares exceptions près (« Un revenant » de Christian Jaque avec Jouvet, « L’Horloger de Saint-Paul » puis « Une semaine de vacances » de Tavernier,…), le cinéma est passé à côté de la seconde ville de France. Dans la mesure où il mélange allégrement vérité et fiction, je ne sais si le Lyon de Lorrain (sic) correspond réellement à l’histoire de ce père dont il nous raconte le parcours mystérieux, notamment durant l’Occupation. On y croise inévitablement les traboules, ces passages entre immeubles mitoyens qui permettent la fuite erratique d’une rue perpendiculaire à l’autre, mais aussi l’ombre de « Max » (Jean Moulin), comme celles de Touvier et de Barbie. Sans compter, plus présents peut-être encore, ces immeubles bourgeois aux sombres appartements aux parquets qui craquent et dont les couloirs interminables semblent « trabouler » à leur tour. Lorrain a raison d’y cacher des secrets. Et c’est ainsi qu’on retrouve dans son roman les atmosphères lyonnaises formidablement décrites par Daniel Cordier dans ses mémoires. Rolin, le « héros » de Lorrain (qui a donc la syllabe mouvante) arpente cette ville à la recherche du passé d’un père opaque. Cordier pour les décors et maintenant Modiano pour ce travail littéraire de mémoire. On fait pires comme influences, non ? Les secrets qui se cachent dans les vieilles rues de la Croix Rousse sont autant de petits cailloux plutôt noirs que le narrateur tente de suivre à la trace. Croix rousse contre croix gammée et milicienne, le combat était alors inégal au regard des torturés et des déportés. Des décennies plus tard et le siècle suivant, les fantômes viennent à la rencontre de Rolin et ce qu’il découvre n’a rien de romanesque. Pourtant, c’est bien d’un roman dont il s’agit ici et non d’un document sur le parcours d’un homme qui aura tout vu ou presque d’Est en Ouest ou d’Ouest en Est, pour être précis. Soit l’histoire forcément ténébreuse d’un homme de et dans son « siècle tragédie ». Un décor qui est un personnage à lui tout seul, un narrateur impliqué fils d’un père qui est l’autre personnage principal, une existence qui renferme dix histoires et cent secrets familiaux et politiques, une quête vitale parce que pour aller de l’avant il faut que la page précédente soit ouverte ou (re)fermée,... Difficile de faire mieux comme synopsis, non ? Qu’un livre soit adaptable n’est pas en soi une qualité. Certains romanciers ne font que des romans adaptables et on constate les désastres cinématographiques qui en découlent. S’il nous semble a contrario que cet « Homme de Lyon », labyrinthique récit que l’on suit d’une traite, pourrait renaître au cinéma, c’est parce que François-Guillaume, lecteur et cinéphile, écrit aussi pour les images et pas seulement pour les mots. Pour l’heure, il faut le lire ! Et avoir ainsi la confirmation que décidément, oui, la figure paternelle hante à jamais les fils laissés à eux-mêmes après le deuil. Vivre sans père mais pas sans repère : même pas un mauvais jeu de mot, juste une réalité terrible ou plutôt une nécessité absolue. C’est précisément ce qui fait le prix de ce roman écrit à la première personne du sentiment filial, bien loin de la piété du même nom, tout près d’un lien dont il faut impérativement se défaire et garder ensuite au plus profond de soi. Pour s’éviter la fraîcheur amère des impasses familiales.

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