Un vieillard meurt à 87 ans et 17 jours. Il lègue à sa fille le journal qu’il a tenu de l’enfance à sa mort. Tout au long de sa vie, cet homme a pris la plume quand son corps se manifestait à son esprit. C’est donc un parcours qui se déroule dans ce journal intime à partir des observations du corps toujours en mouvement, la vie d’un être né en 1924, jusqu’à sa mort en 2010. Et cette idée originale donne à la plume de Pennac, un élan, une fougue, un culot impressionnants.

Le narrateur vit, comme tout le monde, des chagrins, des douleurs, des moments de bonheur, mais quand il décrit ces états successifs, il le fait avec beaucoup d’humour. Le corps et ses changements, les muscles qui viennent avec l’effort et fondent avec l’âge, la découverte du plaisir solitaire, une relation sexuelle plus ou moins réussie, surtout après l’ablation de la prostate, sont souvent source d’observation et d’étonnement.

Un personnage attachant se dessine. Loin du récit clinique, Pennac sait raconter les vies et les familles (souvenez-vous des Malaussène). Ici, un père aimé qui meurt trop jeune, Violette, la nounou maternelle qui compense l'absence d'amour d'une mère aussi odieuse que la Folcoche de Bazin.

A partir d’une histoire on ne peut plus intime, Pennac traverse l’Histoire et décrit l’évolution de la société. La guerre (la mère mourra dans un bombardement), le maquis (pour échapper à la milice, le jeune diariste devient résistant). Mais même blessé, le narrateur s’émerveille de ce qu’il peut vivre.

D Pennac
D Pennac © Radio France

Raconter maladies, blessures, évoquer un corps qui nous est étranger pourrait provoquer un ennui abyssal, ce n’est pas le cas ! Un saignement de nez à répétition devient une aventure tellement épique qu’on ne peut pas se lasser. Il n’y a pas de barrière entre le corps et l’esprit. Le grand père s’étonne de l’homosexualité de son petit fils. Celui-ci engage une conversation très concrète avec lui et à lire le compte rendu du narrateur, la question n’est plus un problème. Même les manifestations les moins sensuelles du corps, ont droit de cité. Pennac développe entre autres un art du pet, avec un plaisir rabelaisien.

Ce récit d’une vie avec un corps et un esprit est d’un romanesque achevé car un journal du corps fait le tour complet des sens : le goût, la vue, l’odorat, le toucher, l’ouie et leur dimension de plaisir et de souffrance. Pennac avance avec l’audace du romancier qui peut tout aborder dans ce vrai faux journal qui parle de soi pour parler des autres, et qui surtout, déborde d’amour.

"Journal d'un corps", Daniel Pennac, Gallimard, 22 euros.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.