C’est un roman singulier : « Le Tombeau de Tommy » d’Alain Blottière paru chez Gallimard s’aventure avec brio et simplicité mélangés dans les terres du mentir-vrai cher à Louis Aragon. Le bandeau rouge du livre (on dit bien un bandeau, non, pour qualifier cet ajout volant à la couverture ?…), le bandeau donc est orné de la photo d’un jeune homme illustrée par cette formule « Comment filmer un héros ? ». Le jeune homme en question s’appelait Thomas Elek, dit Tommy, juif hongrois et lycéen parisien sous l’Occupation. À 16 ans, il entra en résistance et dans la Résistance où il fit partie du groupe dit Manouchian et figura donc sur la fameuse « Affiche rouge ». Dans le récent film de Robert Guédiguian, ce personnage est incarné par Louis Leprince-Ringuet dont le seul tort par rapport à son modèle réel est d’avoir une trop jolie petite figure d’ange blond. Si l’on en croit la photo du livre, Elek avait lui une gueule presque patibulaire, avec des lèvres dédaigneuses, un menton proéminent et surtout cette incroyable coupe de cheveux rasés sur les tempes et dressés sur le sommet du crâne. À faire frémir presque. De fait, dans la vraie vie, dans sa courte vie faudrait-il dire, Elek fut un véritable démon aux yeux des Allemands. Avec un incroyable sang-froid mêlé d’inconscience superbe, il déposa des bombes, lança des grenades, tua, blessa, terrorisa les assassins nazis qui le fusillèrent à leur tour avec les autres membres de son groupe de résistants étrangers aux noms « difficiles à prononcer ». Avec une telle destinée, Alain Blottière aurait pu se contenter d’une petite biographie romancée et plate.Mais non, il joue le jeu du roman, de la fiction et du (men)songe.Il s’invente un double je de cinéma en la personne d’un réalisateur qui a tourné un film sur Elek et qui nous livre en quelque sorte son journal de bord lequel est entrecoupé de ce qui n’est pas tout à fait visuellement le scénario du film en question mais au moins sa trame narrative détaillée. De cet aller-retour permanent entre le présent du film et le passé du scénario, il naît un objet littéraire à la fois attachant et captivant. Comme si la fabrication du film permettait de mettre la distance nécessaire entre l’Histoire et nous. Mais, dans le même temps, comme si l’incarnation d’Elek par un étrange et jeune acteur surdoué lui redonnait vie parmi nous. Comment filmer un héros ? nous dit le bandeau. Mais on pourrait ajouter « Comment filmer le bon acteur ? » ou bien encore « Comment filmer hier ? » et « Comment romancer le réel sans l’amoindrir ? ». Blottière réussit ce tour de force en s’appuyant sur une solide documentation sur laquelle son imaginaire de romancier-cinéaste peut s’appuyer. On apprend ainsi que la propre mère d’Elek a publié en 1977 ses souvenirs (« La Mémoire d’Hélène »), donnant sa version du quotidien haletant de son fils. Je ne dévoilerai pas la façon dont le romancier prend définitivement le pas sur la réalité à un moment donné. Partez à la découverte de ce roman à la croisée des chemins, j’ai la faiblesse de croire que vous ne le regretterez pas. On y croise l’héroïsme fou d’un gamin en colère. Et cela fait du bien.Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ?« Le plaisir des disputes, c’est de faire la paix. »Alfred de Musset, « On ne badine pas avec l’amour »

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