A l’occasion des 50 ans du bâtiment de la Maison de la Radio, un très beau livre issu de la collection « Les grandes heures » nous fait revivre certains des grands entretiens radiophoniques d’écrivains. Il est coédité par Radio France, l'Ina et La Table Ronde.

Couv les grandes heures
Couv les grandes heures © Radio France

La collection « Les Grandes Heures » (Ina / Radio France) a été créée en 1994 et rassemble une quarantaine de titres. Artistes, cinéastes, écrivains et intellectuels, ils ont marqué le xxe siècle. Diffusés des années 1950 à nos jours le plus souvent sur France Culture, mais aussi sur France Inter et France Musique ou leurs prédécesseurs (RTF, ORTF, Chaîne nationale, etc.), ces entretiens mythiques ont fait les grands moments de la radio et constituent un patrimoine culturel rare et précieux.

Dans le livre à paraître cette semaine, se succèdentLouis Aragon, Roland Barthes, André Breton, Blaise Cendrars, Colette, Henry de Montfreid, Jacqueline de Romilly, Romain Gary, Jean Giono, Joseph Kessel, Georges Simenon, Henry Miller.

Retrouvez la malice et la verve de Colette ou la passion pour la Grèce antique de Jacqueline de Romilly et de Marguerite Yourcenar. Florilège au féminin parmi ces douze figures d'exception. Au moment où elles témoignent, Colette, Marguerite Yourcenar et Jacqueline de Romilly, n’ont plus rien à prouver. Elles ont fait changer notre vision du monde.

« Colette / André Parinaud – Une femme insoumise » - 1949

Un an après, M. Willy a rangé son bureau et les tiroirs. Il a retrouvé les cahiers et a dit “ Tiens, je ne croyais pas que je les avais laissés là.” Il en a repris un, et puis le second, et le troisième, et le quatrième – je ne sais plus du tout combien il y en avait –, et alors il a eu une réaction que je n’ai pas oubliée. Il a dit : “ Nom de Dieu, je ne suis qu’un con ! ” Et puis il a mis son chapeau à bord plat et il est parti chez Ollendorff, et c’est comme ça que je suis devenue écrivain.

Colette
Colette © Hulton Archive / Getty Images

Ma valeur d’écrivain ! Voilà une idée peu agréable qui m’obligerait à vous parler d’un certain complexe d’infériorité qui n’a pas été sans me gêner souvent dans ma vie d’écrivain. ... il aurait fallu que je quittasse M. Willy et que je retourne à ma famille. (…) Or, je ne voulais absolument pas – absolument pas – que ma mère découvrît que je n’étais pas heureuse. Et puis, il fallait tout de même songer aux nécessités matérielles. Je n’avais pas le sou, et ma famille non plus. Il m’aurait fallu retourner en personne qui a raté sa vie, par sa faute d’ailleurs. Je suis restée. Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute…

Ecoutez Colette, au micro d'André Parinaud, pour la RTF

« Jacqueline de Romilly / Pascale Lismonde – Professeur dans l’âme » - 2010

« Une des choses que j’admire avec la Grèce, c’est qu’il puisse y avoir cette constatation objective du malheur, des difficultés, des luttes, des violences, et malgré cela cette fierté de les comprendre et cette confiance dans la possibilité pour l’homme de s’élever, au moins par l’esprit, au-dessus, et d’en tirer une connaissance, une science, quelque chose qui puisse être transmis.

Jacqueline de Romilly
Jacqueline de Romilly © Albert Harlingue / Roger-Viollet

Je parlais tout à l’heure, à propos de l’Académie, de l’état de la langue, etc. De tous côtés on a l’impression que des choses que l’on aimait sont gravement atteintes, et quand on a mon âge, c’est un sentiment qui n’est pas agréable. Que des choses que l’on admirait, que des livres que l’on admirait, ne sont plus appréciés, que des gens que l’on aimait ne sont plus vivants tout court. Tout ça est difficile à supporter, alors il faut bien la stabilité d’un paysage et d’une montagne de marbre et de calcaire pour vous aider à réagir à tout cela.

Ecoutez Jacqueline de Romilly au micro de Pascale Lismonde pour France Culture

« Marguerite Yourcenar / Patrick de Rosbo – Personnages entre mythe et histoire » - 1972

Je reçois, métaphoriquement parlant, de fréquentes visites de mes personnages. Ils sont presque toujours à côté de moi, mêlés à mes amis vivants. Il m’arrive souvent de penser à eux, de me retourner vers eux, de leur parler silencieusement chaque fois que les épisodes de ma propre vie, que les circonstances, que les lieux où je passe, en quelque sorte me les ramènent.

Marguerite Yourcenar
Marguerite Yourcenar © Apic / Getty Images

Un militaire d’aujourd’hui, poursuivant une campagne avec l’aide des moyens techniques les plus avancés, ressemble souvent à un guerrier de l’époque assyrienne. La différence n’est pas tant dans les époques que dans les individus, dans les types qui émergent à la surface, à une certaine époque, et qui s’imposent aux autres. Ce sont ceux-là qu’il faut essayer de retrouver.

Le romancier-historien a donc plusieurs voies d’accès pour tenter de se rapprocher d’un événement passé.... La première est évidemment l’érudition, ... la seconde est la sympathie, ou l’empathie, capable de nous faire pénétrer à l’intérieur de ces milieux ou de ces êtres ; la troisième, enfin, est d’ordre métaphysique : ce regard qui nous fait embrasser d’un seul coup le temps, le temps dans lequel le personnage a vécu, et aussi le nôtre, ce temps qui est «de l’éternité pliée », comme le disait Cocteau dans une formule inoubliable. Et, sur cette nappe en réalité étale, les événements se meuvent, et les êtres.

Ecoutez Marguerite Yourcenar au micro de Patrick de Rosbo, pour France Culture. Les écrivains de son temps ne se préoccupent plus de sagesse.

Lors de ces entretiens, on apprend par exemple que Georges Simenon estime qu'il a fini par ressembler à son commissaire Maigret, mais aussi que la Russie est le creuset créatif de Romain Gary, Blaise Cendrars et Joseph Kessel.Tous sont de forts caractères au parler vif, ils se lisent au galop.

Les Grandes Heures, parution le 31 octobre 2013, Radio France, Ina , La Table Ronde

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