Manu Larcenet
Manu Larcenet © Dargaud / Rita Scaglia

Après Blast , la magnifique histoire très noire d’un tueur obèse, Manu Larcenet livre chez Dargaud une adaptation subtile d’un roman de Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck paru en 2007.

Couverture du Rapport de Brodeck
Couverture du Rapport de Brodeck © Dargaud / Larcenet

Magistrale. C'est le mot qui vient pour qualifier l’adaptation du Rapport Brodeck de Philippe Claudel par Manu Larcenet.

L’histoire : dans un temps qui évoque l’époque du nazisme,un meurtre collectif a été commis dans un village. La victime est l’autre, der Anderer qui séjournait dans ce lieu près de la frontière allemande. Les tueurs exigent d’un certain Brodeck, de retour de déportation, d'écrire un rapport sur leur crime, qu’ils appellent l'Ereigniës,l’événement pour que ceux qui le liront "comprennent et pardonnent".

Manu Larceneta dépouillé son dessin élégant en noir et blanc pour n’en garder la substantifique moelle. Rencontre (téléphonique) avec un dessinateur au meilleur de son art.

Mais ça se dessine, ça ! À chaque fois que je lisais une scène , je voyais comment je pourrais la dessiner.

  • "Ma femme m’a conseillé la lecture du livre de Philippe Claudel. Trois fois de suite je l’ai perdu. Mais quand j’ai fini par le lire à chaque page, je me disais : "Mais ça se dessine, ça !"

À chaque fois que je lisais une scène je me faisais le film dans ma tête, et je voyais comment je pourrais le dessiner. C’est une des rares fois où un bouquin me fait cet effet.

En général, il y a des scènes qui me parlent dans les livres, et je me dis : "Ça je pourrais le faire"__ mais quelques pages après, je me dis "ça je n’y arriverai pas". Et là, curieusement, page après page, tout allait bien, je voyais comment tout transposer.

Comme je sortais d’un série qui avait été dure à concevoir, je me suis dit, c’est bien, je n’ai pas à écrire, je n’ai qu’à me concentrer sur le dessin et le rythme. Mais cela s’est révélé plus compliqué que prévu."

Ce n’est pas simple de se confronter aux mots des autres.

  • "Je ne m’étais jamais confronté aux mots des autres. À part ceux d’amis (Ferri, Pennac). Là, comme je ne connaissais pas Philippe Claudel, j’avais une grande timidité. Pendant longtemps, je n’ai pas osé biffer, enlever, jusqu’à ce que je m’aperçoive que je redessinais ce qu’il avait écrit. Ca ne servait à rien. J’ai tout arrêté, j’ai tout recommencé. Puis je me suis mis en mode : "je n’ai plus de respect". Et curieusement, j’ai été plus fidèle que je ne le pensais."

Ce qui m’a touché, ce n’est pas le narrateur, mais la victime

  • "J’aime bien l’esthétique de la violence, mais ce qui m’a vraiment touché, ce n’est pas tant le narrateur que la victime. J’aime beaucoup l’idée d’un artiste qui arrive dans une ville qui n’est pas prête à tendre l’oreille, qui a d'autres préoccupations et va finir par l’annihiler complètement. J’aime bien la confrontation des gens qui font un métier artistique avec une foule qui n’est pas prête à ça."

Dans mon esprit il n’y a pas de rapport avec l’actualité

  • "Ce n’est pas le rapport à l’actualité qui m’a le plus intéressé dans Le rapport de Brodeck . J’ai préféré l’idée du huis clos dans un village. J’aime bien l’idée de la haine, de cette chose résiduelle chez les gens qui va se déverser sur un type à un moment donné parce qu’il est différent. Dans l’actualité, c’est beaucoup moins fin. C’est plus tranché. Pour moi il n’y a pas de rapport. Mais demandez à Philippe Claudel !"

Mon choix graphique est souvent en réaction avec mes livres précédents

  • "En général, je travaille en réaction avec ce que j’ai fait avant. Là, j’avais fait Blast. C’est une série en noir et blanc, mais avec beaucoup de gris, beaucoup de grattages, beaucoup de triturages pour parfois cacher des faiblesses en dessin.

Avec Le Rapport de Brodeck , je n’avais pas à m’occuper de l’écriture, je pouvais me consacrer au dessin. Et faire quelque chose que je n’avais jamais fait.

Ce réalisme-là en noir, je n’avais jamais fait, car il faut être très bon en dessin. Du coup je me suis amélioré. Avec ce procédé, on ne peut rien cacher, on ne peut pas gratter, mettre du gris pour essayer de faire joli : on ne peut pas tricher. Avec du noir, il faut essayer de dessiner le plus juste possible."

Je ne dessine plus sous forme de planches, je dessine en grand et je réintègre dans des cases. La neige c’est du hasard

  • "Je travaille en très grand au sol. J’ai la possibilité de faire plein de taches. Parfois, le hasard fait que sous une feuille qui était en dessous d’une autre, il y a un truc joli. Il y a des petites taches qui sont tombées, ça fait de la neige, ça fait de la boue…

Je les garde et je dessine autour. Je ne dessine plus sous forme de planches. Je dessine des grands dessins, et après avec l’ordinateur, je fais mon deuxième métier qui est passionnant et que j’adore : graphiste, et je cadre tout bien. Mais il y a plein de hasards, la façon dont je dessine la neige, c’était un accident."

Je n’ai honte d’aucune case. C’est l’un de mes livres que j’ai eu le plus de plaisir à lire

  • "J’ai été plus exigeant avec moi-même sur le dessin que d’habitude. J’ai passé beaucoup de temps sur chaque case. J’ai eu peur que ce soit inutile et de perdre en spontanéité. En fait à la lecture, j’ai eu le plaisir de le lire sans heurt. À aucun moment, je me suis dit : "cette case est pourrie". Je n’ai honte d’aucune case. Ce qui est très rare.

Sinon le plaisir réside dans les noirs. La noirceur comme ça au pinceau, c’est un vrai plaisir depuis tout petit. Mais c’est difficile. Ce sont les Américains qui font ça bien. Je me suis beaucoup inspiré de Milton Caniff et compagnie pour retrouver ces noirs plaqués. C’est l’un de mes rares livres que j’ai plaisir à lire."

J’ai commencé le tome 2, mais il y a des scènes difficiles à dessiner et ça m’angoisse.

  • "Je l’ai commencé, mais il est dur à dessiner, il y a notamment une scène avec des animaux morts dans une rivière. Depuis le début du livre, j’angoisse pour cette scène. Si je ne n’arrive pas à bien la restituer, ce sera une trahison."

Le Rapport de Brodeck de Manu Larcenet est paru chez Dargaud

Feuilletez quelques pages

Manu Larcenet dans des émissions passées de France Inter :

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