Michel Boujut fait partie du cercle restreint de ces critiques de cinéma dont les textes ont rythmé une cinéphilie naissante d’abord et une entrée progressive dans la carrière ensuite : Bory, Daney, Perez, Collet, Shidlow, entre autres, et Boujut donc. Boujut pour la clairvoyance d’un regard capable d’enthousiames. Boujut pour la défense et l’illustration bigrement intelligente du cinéma de Claude Sautet. Boujut pour un amour du cinéma qui révèle une attention vive à ce qui fait le sel de la vie. Impression définitivement confirmée (si besoin était !) avec la parution de son nouveau livre, « Le jour où Gary Cooper est mort » aux éditions Rivages directement dans une édition de poche à 7,50 €. Cette dernière précision pour s’émerveiller que l’un des meilleurs livres lus ces temps derniers paraisse ainsi d’entrée de jeu dans un « petit » format et à un prix « mini » ! C’est la vraie vie à front renversé… On se réjouira certes d’avoir à dépenser si peu pour autant de plaisir de lecture mais l’on n’hésitera pas à en offrir beaucoup autour de soi afin d’assurer à l’auteur des droits bien mérités ! Revenons au livre lui-même qui raconte tout simplement la naissance d’une nation, le Boujut-monde du cinéma : « Il le sait maintenant, le cinéma est son pays. C’est important un pays, surtout pour qui va quitter le sien. » Impeccable et brillant résumé la démarche d’un jeune homme en marche. Ou comment un soldat déserteur fuyant le bourbier algérien le 13 mai 1961 (le jour où Gary Cooper etc…) transforma les salles obscures du Quartier latin en traboules lyonnaises propres à sa clandestinité, avant d’élargir son champ de fuite aux Champs Elysées notamment. 15 jours à Paris pour découvrir les 23 cinémas germanopratins. Boujut en dresse la liste. Sauf erreur de ma part, en cinquante ans, plus de la moitié de ces salles-là ont disparu. Celles qui restent (Le Champo, le Reflet Médicis, le Cinéma du Panthéon, …) donnent au récit de Boujut un supplément d’âme. Même si les fauteuils de la salle du Panthéon ont pris récemment un coup de jeune (et Deneuve, me souffle-t-on…), l’idée que le parcours du jeune Boujut puisse être refait en 2011, même partiellement, est une idée séduisante. Mais, il faudrait pour être au plus près de ce jeune homme rebelle, pouvoir revivre l’émerveillement qui fut le sien en découvrant Bergman, Huston, Cassavetes, Fellini, Mizogushi, Resnais, Bunuel, Laughton, Godard, Truffaut, Demy et tous les autres. Tout le cinéma, ou presque. C’est l’occasion pour Boujut de raconter, par exemple, le choc causé par la « Lola » de Demy. Et il y a du Doinel chez Michel B., déserteur : la même envie de fuir, la même envie de cinéma et du cinéma, la même impatience. Quand Antoine court sur la plage en liberté, Michel aura pris la fuite en Belgique aidé par un réseau d’aide aux récalcitrants de la pacification au lance flammes. Peut-être nous aurait-il fallu une bonne guerre à nous qui sommes nés le jour où Gary Cooper est mort et où Boujut se sauva. Mais, à lire Boujut, on se serait bien contenté d’une bonne désertion fondatrice… Mais à part les cours de maths, on aura rien séché mais on aura tout autant hanté les mêmes salles. Manquaient juste l’urgence, le danger et la conscience ! Que rêver de mieux que cette cinéphilie née d’un impérieux besoin d’aller voir ailleurs ? La salle de cinéma comme le refuge absolu au désordre du monde. D’autres l’ont théorisé, Boujut l’a appliqué. Tout y est dans cette initiation en douce, y compris la répétition : Boujut raconte ainsi qu’il a vu trois fois de suite « A bout de souffle » en haut des Champs Elysées évidemment. Boulimique et gastronome tout à la fois, telle est peut-être la meilleure définition de l’apprenti cinéphile. Le déserteur dévore, le déserteur étanche sa soif, mais le déserteur savoure et se ressert plusieurs fois d’un plat qui lui convient plus encore que le précédent. Ainsi s’est formé un goût qui s’avèrera être particulièrement bon. Michel Boujut en nous livrant cette part de vérité, cette entrée romanesque dans la vraie vie, ne prend qu’un seul risque, celui de faire des jaloux. Mais il a l‘élégance absolue de ne rien dire des blessures inévitables pour ne garder de cet épisode que la substantifique moelle de l’amour du cinéma et de la vie par conséquent. On lui sait gré d’avoir ainsi éloigné le pathos et le grandiloquent. Il nous est d’autant plus proche. Ici, l’héroïque réside dans les films vus alors que ce qui se joue vraiment est le véritable héroïsme. Seulement voilà, même 50 ans plus tard, le citoyen Boujut refuse de trahir sa patrie choisie au seul et illusoire petit profit d’un autoportrait en héros de la guerre refusée. Sa carte d’identité de cinéphile du monde en poche, Michel Boujut continue d’arpenter et la carte et le territoire de son pays en forme d’écran noir. Qu’il partage avec nous sa citoyenneté ne peut que nous toucher. Ce qu’il dit ici des pères fondateurs de la nation du cinéma moderne est particulièrement inspiré et précieux. Son histoire dans l’Histoire s’inscrit dans un arbre généalogique commun, celui du cinématographe. Et la branche Boujut est bien belle. Le jour où Gary Cooper est mort Michel Boujout Rivages

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