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Prague, début des années 2000. Dans un petit hôtel du centre ville, Marek, un jeune trentenaire est de retour dans sa ville natale, après quelques années passées à l’Ouest, en Amérique. Il est revenu pour enterrer son père, alors que les clameurs de la Révolution de Velours se sont dissipées depuis une dizaine d’années. « Déserteur au temps du fleurissement de la nation », il déambule dans les rues, l’air indifférent, avec le sentiment de ne plus appartenir à cet endroit.

Une génération étrangère dans son propre pays

Le communisme grisâtre a laissé la place au capitalisme coloré, ses fast-foods, ses charters et son tourisme low-cost. Filles de l’Est, Czech girls et bières pas chères attirent désormais une clientèle peu fréquentable devenue la richesse numéro un de la ville.

Prague
Prague © George Allen

En passant devant les bars, les places et les clubs qu’il a longuement fréquentés avant d’émigrer, Marek se souvient du "Prostor". Un bistrot situé un peu à l’écart du centre, dans un vieux quartier ouvrier de Prague , où il se lia d’amitié avec Jakub , un jeune prince de la rue. Jakub l’avait introduit à l’époque, dans le monde de la nuit, des clubs, des filles et de la drogue…

Au lendemain d’un changement politique historique , tous deux avaient enchainé les virées et les beuveries, explorant le microcosme de la rue, croisant les nouveaux Tchèques , écouteurs vissés sur les oreilles ou des types louches que la modernisation avaient laissé sur le carreau.

Mais qu’était devenu Jakub ? Et Katarina, son amour de jeunesse ? Et Mike, Aaron, Scott ? Marek, l’exilé-déserteur, étranger à son propre pays, va bientôt retrouver ses anciens compagnons, des jeunes gens modelés par l'histoire, porte-drapeaux d’une génération désillusionnée.

Timothée Demeillers , l’auteur de ce très intéressant premier roman, a vécu plusieurs années à Prague. Il livre ici, avec une écriture incisive et beaucoup de réalisme , un saisissant portrait de la Prague souterraine , celle des paumés, des junkies et des laissés-pour-compte.

Prague
Prague © George Allen

Quatre questions à Timothée Demeillers

Qui êtes-vous Timothée Demeillers ?

Je suis un tout frais trentenaire ayant grandi à Angers, étudié à Lille puis à Prague, où mes recherches universitaires m’ont amené à m’intéresser à la communauté rom, à la fois dans la capitale tchèque et dans un village ghetto de l’est slovaque. Une fois mes études finies, je suis resté à Prague où j’ai enchaîné divers petits boulots, dont celui de guide touristique qui m’a amené un peu partout en Europe centrale et orientale. Je suis désormais basé à Londres, où je passe mon temps entre la rédaction de guides touristiques, de piges journalistiques et la réalisation d’un premier film documentaire, tout en gardant un œil attentif sur l’espace central européen.

Prague, faubourgs est
Prague, faubourgs est © Asphalte éditions

Vous signez votre premier roman chez Asphalte, « Prague, faubourgs est ». Il s’agit d’un portrait quelque peu désenchanté de la ville de Prague, situé au début des années 2000, une décennie après la Révolution de Velours. Pourquoi avez-vous souhaité vous lancer dans ce projet d’écriture ? Il me semblait que la métamorphose qu’a connue Prague au cours des vingt-cinq dernières années (même si je suis personnellement trop jeune pour l’avoir ressentie ou vécue) est un phénomène qui pouvait représenter un objet littéraire intéressant, notamment en l’analysant du point de vue de ses déchus, du bas de l’échelle sociale. C’est finalement toucher à l’idée d’embourgeoisement de gentrification, qui à Prague tout autant qu’à Paris touche avant tout les petites-gens poussées vers l’extérieur, tandis que leurs anciens quartiers se retrouvent décrassés de leurs éléments douteux, les PMU remplacés par des boutiques de déco, les papeteries poussiéreuses fermées pour des épiceries fines de produits régionaux de terroir et ainsi de suite. Vous emmenez le lecteur dans un microcosme urbain assez peu familier des touristes occidentaux, loin des clichés de la ville de Prague « carte postale » décrite dans les guides touristiques. Une ville peu fréquentable, sordide, souterraine, celle des paumés, des junkies, « des types en transit, sans point de chute précis », tsiganes, turcs, africains, ouvriers slovaques, etcPensez-vous avoir esquissé dans votre roman, le portrait d’une génération, à travers notamment la « dépression post-communiste » ainsi désignée par Vaclav Havel ? Je trouve l’expression de « dépression post-communiste » très juste, dans le sens où elle marque un état d’esprit que l’on retrouve dans de nombreux ex-pays communistes aujourd’hui. Il m’est en ce sens fascinant de comparer l’enthousiasme frénétique qui a suivi l’effondrement du bloc soviétique (bien résumé dans l’absurde idée de « fin de l’histoire », formulée par Fukuyama) et l’entrée effective dans l’économie de marché qui a entraîné des changements sociétaux que personne n'avait anticipés : enrichissement colossal d’une infime minorité, appauvrissement d’une majorité, apparition du chômage, de la crise, monté du nationalisme, de l’extrémisme, multiplication d’attaques racistes dirigées notamment contre les Roms, etc. A tel point, qu’une certaine nostalgie du système passé a pu s’installer dans la société, notamment chez ses éléments les plus vulnérables qui ont souvent été les premiers touchés de plein fouet par ces évolutions. Ce processus est parfaitement montré par les témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch dans son ouvrage La Fin de l’Homme Rouge .Ensuite sur un registre un peu différent, j’ai toujours trouvé fascinant le décalage entre d’un côté la vision carte postale de la ville de Prague, ses magnifiques demeures baroques et sites touristiques exceptionnels, les magasins de souvenirs colorés et les petites ruelles médiévales débordantes de touristes heureux et de l’autre, au verso de ce portrait idyllique, le crime qui s’organise autour de cette activité débordante, fomenté par tout un tas de personnages hauts en couleur qui souhaitent eux-aussi se tailler une part de la manne touristique. Enfin, le dernier point que je souhaitais mettre en avant est l’étrange relation de fascination réciproque entre l’Est et l’Ouest. Entre l’orientalisme dont est empreint l’imaginaire de nombre de voyageurs occidentaux pour cet « Est » à la fois sauvage et exotique, peuplé de filles faciles que le féminisme n’aurait pas encore atteint, de bières pas chères, de style vestimentaire démodé et de fêtes sans fin (il suffit pour cela de visionner le film Hostel pour un condensé indigeste de ces stéréotypes). Et à l’inverse, l’Ouest qui a pu être perçu comme un eldorado opulent à atteindre à tout prix. Finalement deux visions qui se nourrissent et s’entretiennent. Pourquoi avoir choisi les éditions Asphalte pour ce premier roman ? Les éditions Asphalte se décrivent comme une maison publiant de la littérature urbaine, « attachée à la ville et à ses marges », ce qui est exactement la description que l’on pourrait faire de Prague Faubourgs Est . Parce que ce récit est avant tout construit autour de la ville de Prague et de ses marges, de ses sordides bistrots ouverts 24h/24, de ses laissés-pour-compte qui errent dans ses artères touristiques et ses recoins malfamés, de ses héroïnomanes à la recherche de leur dose, finalement de toute cette frénésie qui fait qu’une ville vit, qu’elle bouge, qu’elle se transforme et dont on ne perçoit bien souvent que la surface superficielle. Prague, faubourgs est , par Timothée Demeillers, Ed.Asphalte, à paraître le 02 octobre 2014

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Prague © George Allen
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