Gredel et Lena, les deux servantes si pareilles avec leur cheveux ébouriffés et leur visage de poupée, dressaient le couvert sur six tables, les plus proches du comptoir, posaient sur la nappe à petits carreaux rouges les verrres de couleur, à long pied, destinés au vin d'Alsace

Et c'est parti pour 117 romans dits "durs", selon Simenon lui-même : cette phrase est la première du premier roman de ces 117, "Le Relais d'Alsace" et " écrit à bord de l'Ostrogoth , amarré au quai d'Anjou près du pont Marie, à Paris, juillet 1931 et publié par Fayard en octobre 1931". L'ultime roman dur sera publié en 1972. On doit à l'excellent éditeur Omnibus le bonheur de pouvoir se (re)plonger dans cette eau romanesque si particulière avec déjà six volumes puis six autres en 2013. 12 volumes au total donc pour découvrir, le cas échéant, l'autre Simenon, hors de Maigret donc. Mais puisque nous sommes ici-même sur un support numérique, il convient de souligner la mise en ligne parallèle de nombre de ces romans en "ebook" : 41 pour le moment ("durs" et Maigret mélangés) et 100 autres à venir rapidement. Un bel effort vraiment dont on peut découvrir le résultat à l'adresse suivante :

http://www.simenonnumerique.com

Et tant mieux si ces deux supports se renforcent l'un l'autre via ce genre de publication intégrale.

Mais pourquoi Simenon ici où il ne devrait être question que de cinéma (exceptions comprises !) ? La réponse est simple. Ne prenez que le premier volume de cette intégrale "dure" et vous y trouverez, par ordre chronologique, les romans suivants : "Les Fiançailles de Monsieur Hire", "L'Homme de Londres" et "Le Locataire", CQFD ! Car, quoi qu'il en soit, Simenon reste l'écrivain le plus adapté au cinéma (sans même parler de la télévision...).

Avec presque une constante : il s'agit la plupart du temps d'adaptations souvent fidèles (c'est un critère insuffisant et même secondaire) mais surtout inspirées et stimulantes. Parmi les meilleurs films de Tavernier, Leconte, Granier-Deferre, Chabrol, Kahn, Duvivier et tant d'autres, on compte des adaptations de Simenon. Est-ce un hasard ? Non évidemment. Quand Aurenche et Tavernier adaptent 'L'Horloger d'Everton" (il fait évidemment partie des "durs"), ils le transposent génialement à Lyon. Cela reste alors du Simenon dans la description d'un homme seul qu'un drame va faire évoluer. Cela marque en même temps la naissance d'un univers, celui de Tavernier dont c'est le premier film, entre fibre sociale et questions intimes.

Il y a de ce point de vue un mystère Simenon, une sorte de matière littéraire dégraissée au maximum dont un auteur de cinéma peut s'emparer sans la dénaturer tout en se l'appropriant vraiment. Cette publication intégrale, c'est assurément l'occasion de vérifier la solidité et du texte initial et du film qui s'en est suivi, voire des deux films dans certains cas (à l'instar du passionnant tryptique que forme le roman "Les Fiançailles de Monsieur Hire" et les films de Duvivier puis de Leconte avec Michel Simon pour le premier et Michel Blanc pour le second : un chef d'œuvre littéraire et deux grands films majeurs dans la filmographie des deux cinéastes concernés...) Alors, on se dit d'ailleurs qu'à l'occasion de cette enthousiasmante publication des scénaristes vont à nouveau tomber en arrêt devant tel ou tel destin humain décrit par Simenon avec son scalpel habituel.

Tant mieux. Mais, en l'état et sans souci de scénario, il faut lire ou relire "Le Blanc à lunettes", "Les Trois crimes de mes amis", "La Maison du canal", ou bien encore "Les Clients d'Avrenos" et "Les Demoiselles de Concarneau". Du plaisir à l'état pur au pays de vies vénéneuses inventées par un génie littéraire et un médecin-chef de l'âme.

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