Un peu moins de romans que l'an dernier pour cette rentrée mais de romans très attendus, et des récits ambitieux. Septembre promet de beaux moments de lecture.

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Livres © Getty / Tetra Images

Ceux qui aiment faire des comptes auront dénombré 30 romans français de moins que l'an dernier dans les starting-blocks de cette rentrée. Les libraires disposeront de 560 livres à proposer aux lecteurs, un peu moins donc que l'an dernier, mais avec autant de premiers romans et 200 romans étrangers. Par où commencer, et pourquoi se limiterait-on aux seuls romans, alors que du côté de la bande dessinée, quelques coups de cœur méritent aussi le détour.

Le premier prix est déjà décerné

La course aux prix a commencé entre organisateurs de prix. Normalement La Fnac ouvre toujours la course au prix littéraire en décernant le sien début septembre. Elle innove cette année en rassemblant près de 100 auteurs dans un nouvel évènement, le "Forum Fnac Livres". L'écrivain américain, Jonathan Franzen sera l'invité d'honneur et décernera le prix Fnac le 1e septembre. (L'an dernier Laurent Binet l'avait emporté pour La 7e fonction du langage).

Cette année la Fnac a été devancée par  le jury de L’Ile aux Livres/ La Petite Cour  présidé par Madeleine Chapsal). Il a récompensé Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo en lui décernant début août son « Premier prix ». L'auteur retrace la vie de cinq générations d'agriculteurs dans le Gers et leurs rapports aux animaux. A la fin du XIXe siècle, début XXe, hommes et bêtes côtoyaient les mêmes couches, buvant parfois le même lait. La rudesse des rapports humains valaient bien celle des animaux. Au fil du temps Del Amo dénonce la domination des hommes sur les bêtes. Le style de Del Amo rappelle Victor Hugo pour certains (Marie Claire magazine), à d'autres cela rappellera le meilleur de Richard Millet.

Amos Oz et Salman Rushdie, les incontournables

Salman Rushdie revient au conte merveilleux et lumineux avec Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits . Avec humour, il imagine l'invasion de la Terre par les mauvais génies orientaux que sont les jinns. C'est une princesse jinnia qui mène le combat contre ses semblables pour sauver la planète, elle le fait en réactivant les pouvoirs magiques de ses enfants. C'est l'Orient qui vient ainsi déranger l'Occident  et sa culture, de Leibniz à Mickey. Une manière pour Rushdie de réaffirmer le choix des Lumières contre l'obscurantisme.

Les grandes questions politiques et religieuse sont au cœur de Judas, d'Amos Oz, dans une conversation entre un jeune étudiant et un vieil homme. Ce n'est pas par la magie que cette autre grande figure de la littérature contemporaine tente d'ordonner le monde, mais par le récit et l'interrogation sur Jérusalem et les grandes enjeux du sionisme.

La littérature, l'actualité et le combat

Laurent Gaudé et Karine Tuil partagent le goût pour l'actualité. L'archéologue que Laurent Gaudé met en scène dans Écoutez nos défaites essaie de sauver les antiquités de Mossoul ou de Palmyre. Quant aux personnages de L'insouciance, de Karine Tuil, ils se sont directement échappés des quotidiens nationaux. Ils ne portent pas le nom de Xavier Niel ou de Patrick Buisson, mais ils leur ressemblent. Elle nous livre leurs tourments intimes, les enjeux sociaux ou de racisme dans lesquels ils se débattent. Si elle poursuit ainsi son ambitieux travail de fresque sociale, Laurent Gaudé lui, nous relie à la grande Histoire, et nous met aux premières loges des victoires et défaites de la Guerre Sécession, d'Haïlé Sélassié en Éthiopie ou d'Hannibal en Europe. Dans ces deux ouvrages, la figure du soldat est prégnante, les deux écrivains semblent être allés au même source pour percer les mystères de ces hommes. Gaudé réussit mieux que Tuil à nous emporter, on finit son livre debout, en marchant, pour ne pas en perdre un miette, tel un joueur de Pokemon Go, mais avec mille fois plus d'histoires et d'interrogations dans la tête.

Sans s'encombrer de la grande Histoire, et avec plus de maîtrise que Karine Tuil, Gila Lustiger nous met avec Les Insatiables,  dans les pas d'un journaliste d'investigation qui enquête sur la mort d'une escort-girl parisienne vingt-sept ans plus tôt. Ses recherches l'emmènent jusqu'à un homme politique en vue, qu'il soupçonne de viols sur plusieurs femmes. Elle aussi s'inspire directement de faits réels pour pointer du doigt l'amoralité de notre démocratie.

Dans l'art du rebondissement et de la surprise c'est toutefois Andreï Makine qui l'emporte. Alors qu'il vient d'intégrer l'Académie Française,  l'auteur du Testament français, nous plonge dans l'URSS des années 50. Dans  L'Archipeld'une autre vie, un petit groupe de soldats est à la poursuite d'un mystérieux criminel. Une mission quelconque en apparence qui tourne vite à l'étrange. Au contact de la taïga, nature grandiose autant qu'hostile, la chasse à l'homme se transforme en quête quasi spirituelle pour l'un de ces soldats. Jusqu'à ce que soit dévoilée l'identité de l'homme pourchassé.

Place aux jeunes et aux femmes

Le roman de Céline Minard, prix du Livre Inter 2014, est souvent cité dans les choix importants de la rentrée pour Le grand Jeu. Que dire de cette aventurière qui s'oblige à vivre dans un tube à flanc de rocher, pour expérimenter la solitude et le face-à -ace avec la nature. Une expérience de survie à visée philosophique décrite dans un style vif voire péremptoire. A-t-elle écrit l'autofiction d'une ermite ? On y lit des phrases définitives comme "La part obscure n'est jamais la violence. Tout le monde est capable de menacer et même d'attaquer, surtout dans des conditions désespérées. Il est possible de tuer, et en usant de la technologie des armes modernes, on ne rencontre aucune difficulté physique dans cette action". Et l'on reste interloqué devant l'aspiration de cette héroïne qui veut "imaginer une relation humaine qui n'aurait aucun rapport avec la promesse ou la menace. Qui n'aurait rien à voir, rien du tout, avec la séduction ou la destruction". Ambitieux projet dont on se dit que ce n'est pas en se retirant dans la montagne comme elle le fait qu'elle pourra y arriver. Ce Grand Jeu dure quelques 190 pages et la narratrice se demande au final si l'éternité peut tenir dans une durée infinie. C'est au physicien  Stephen Hawking qu'il faudrait peut-être poser la question.

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture proposeront le 15 septembre une version française d'un roman écrit en 1972 par l'anglais Richard Adams*_.* Watership Down_ fait partie des 25 romans les plus vendus dans le monde (50 millions d'exemplaires). Il a été adapté au cinéma et au théâtre, mais a eu peu d'écho en France. Ce livre est le roman de deux héros-lapins en quête d'une terre promise. après avoir eu la vision prémonitoire de la destruction de leur garenne. Certains ont pris ce grand roman épique et fabuleux pour une allégorie politique, mais l'auteur s'en est toujours défendu.

C'est un roman de formation que propose la toute jeune Emma Cline, avec _Girls. C_ette jeune américaine signe un premier roman digne d'un écrivain accompli. Une jeune adolescente peu affirmée, introvertie,  fascinée par une jeune fille plus âgée,  se laisse happée par un groupe sectaire inspiré de celui de Charles Manson en 1967. Emma Cline met à jour l'intimité d'une adolescente qui se perd dans ce milieu glauque et funeste faute d'avoir trouvé assez de goût à la vie familiale.

Dans ce ce tour d'horizon faisons une place de choix aux Culottés de Pénélope Bagieu. La dessinatrice raconte en deux tomes des histoires vraies de femmes battantes, connues ou pas. Des combattantes dans leur genre. Impératrice changeant les traditions, avocate plaidant la cause de démunis, sportive inventant le maillot de bain, travailleuse sociale, médecin se déguisant en homme pour exercer la médecine. Mille romans possibles s'échappent de ces pages qui mettent en lumière des femmes qui ont changé le monde, autant que certains livres.

Culottées de Pénolope Bagieu
Culottées de Pénolope Bagieu © Radio France / Pénolope Bagieu/ Gallimard

Culottées par Pénélope Bagieu - Pénélope Bagieu - Gallimard Jeunesse (Aucun(e))

Les féroces nous font rire

Ce ne sont pas les chefs d’œuvre de la rentrée mais leur folie nous appelle à l'indulgence.

Avec Les sorcières de la République, Chloé Delaume continue dans la veine révolutionnaire que les auteurs exploitent depuis un an ou deux.  La romancière nous place au moment de la présidentielle de 2017, "avec l'arrivée au pouvoir du Parti du Cercle, émanation d’une secte féministe qui a voulu compenser quelques millénaires de domination masculine" explique-t-on chez l'éditeur. S'ensuit trois années troubles puis l'instauration d'une amnésie collective que  l'on appelle le Grand Blanc. Comme toujours avec Chloé Delaume il n'y a de limite ni pour l'imagination ni pour la férocité.

Les Cannibales de Régis Jauffret mangeront-elles le pauvre Geoffrey ? Son amante vient de le quitter et elle entretient à cette occasion une relation épistolaire avec la mère de celui-ci. La méchanceté convient mieux à Régis Jauffret que la tristesse des suicides qui nous ont accablés lors de précédents romans. Ses deux femmes, la vieille et la jeune, ne sont que pure méchanceté. Pas un seul de leur mot n'est crédible, mais on rit, avec Jauffret  de cette avalanche de cruauté.

Des hommes tranquilles ou presque  

Philippe Delerm se dévoile tel qu'il était avant La première gorgée de bière, en nous permettant de lire son journal des années 1988-1989. C'est le Journal d'un homme heureux, aux éditions Seuil. En marge il y apporte quelques commentaires  actuels. A l'époque il n'était pas un écrivain à succès. Déjà, dans ces notes, tout est dit de la constance qu'il mettra à observer le monde, forger les mots, et toucher du doigt le bonheur à la minute près. On comprend au fil des lectures que d'instants fugaces en impressions fugitives, il nous offre une éternité paisible, une terre imperméable au brouhaha du monde.

Dernier salut à Jim Harrison, disparu le 26 mars dernier, avec Le Vieux saltimbanque qui paraît en cette rentrée. Dalva et Les Légendes d'Automne restent ses chefs d’œuvres, et dans ce dernier ouvrage demeurent les piliers de sa vie : nature, animaux, amour, nourriture et alcool.

"Ce que les poètes écrivent ne constitue que les décombres de ce qu’ils ont su vivre"

Patrick Chamoiseau
Patrick Chamoiseau © Ji-Elle - Creative Commons

« Ce que les poètes écrivent ne constitue que les décombres de ce qu’ils ont su vivre. Et ce qu’ils ont su vivre n’est que l’écume de ce qu’ils ont pu deviner et dont le manque leur reste à vie, comme le sillage d’une lumière. » : c'est ce que nous dit Patrick Chamoiseau, dans son livre à paraître le 1e septembre, aux Editions du Seuil : La matière de l'absence . Une fois encore,  après Une enfance créole, c'est autour de la figure maternelle qu'il se consacre. Chamoiseau a écrit cet ouvrage après la mort de sa mère, le moment où dit-il on sort de l'enfance.

LA*LISTE DES  16 ROMANS CITES*

  • Le Grand jeu de Céline Minard, Rivages. Parution le 17 aôut. 
  • L'Insouciance, de Karine Tuil, Gallimard. Parution le 18 août.
  • L'Archipel d'une autre vie, d'Andreï Makine, Seuil. Parution le 18 août.
  • Les sorcières de la République, Chloe Delaume, Seuil. Parution le 18 août.
  • Cannibales de Régis Jauffret, Seuil. Parution le 18 août.
  • Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard. Parution le 18 août.
  • Judas, d'Amos Oz, Gallimard. Parution le 25 août.
  • Girls d'Emma Cline, Quai Voltaire. Parution le 25 août. 
  • Babylone, de Yasmina Reza, Flammarion. Parution le 31 août.
  • La matière de l'absence, Patrick Chamoiseau, Seuil. Parution le 1e septembre.
  • Le Vieux Saltimbanque de Jim Harrison, Flammarion. Parution le 7 septembre.
  • Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, de Salman Rushdie, Actes Sud. Parution le 7 septembre.
  • Les Insatiables de Gila Lustiger, Actes Sud. Parution le 7 septembre.
  • Watership Down de Richard Adams, Editions Monsieur Toussaint Louverture.Parution le 15 septembre.
  • Culottées, de Pénélope Bagieu, Gallimard. Parution le 22 septembre.
  • Journal d'un homme heureux, de Philippe Delerm, Seuil. Parution le 3 octobre.
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