Entretien avec Anne Goscinny : alors que "Le Petit Nicolas" (créé par Sempé et son père) aura 60 ans cette année, elle publie avec la dessinatrice Catel le troisième volume des aventures de Lucrèce. Extraits d'un entretien passionnant dans "Popopop" sur la littérature enfantine, hier et aujourd'hui.

Le Petit Nicolas, le personnage de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé fête ses 60 ans d'existence.
Le Petit Nicolas, le personnage de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé fête ses 60 ans d'existence. © IMAV

Indémodable "Petit Nicolas"

Anne Goscinny : "Le Petit Nicolas est un gamin comparé à Tintin qui a 90 ans, ou Batman, 80 ans. Mais un enfant dont on aime retrouver les histoires. Il est indémodable parce qu’il n’a jamais été à la mode, c’est ça son secret. Il n’a pas vieilli, ni grandi. Mon père avait dit au dessinateur Jean-Jacques Sempé qu’il avait envie de reprendre ce personnage et de le mettre dans une école mixte parce que Le Petit Nicolas s’arrête en 1964. Mais il n’a pas eu le temps de le faire. 

"Le Petit Nicolas", une histoire bienveillante

"C’est un personnage qui traverse le temps sans une ride. Il continue à plaire parce que son univers est bienveillant : quand les parents se disputent, il n’y a jamais de menace de divorce, mais une tarte aux pommes qui vient sceller la réconciliation. Certes faite par la mère pendant que le père lit son journal (rires) ! Il n’y a pas d’enjeux vitaux : dans les histoires, il n’y a pas de guerre. C’est bizarre, mais la grande Histoire n’est pas passée sur ce monde-là. De loin, cela semble sclérosant, mais c’est rassurant pour un enfant. On va de l’école à la maison, de la maison au terrain vague..."

"Le Petit Nicolas" bientôt en animation

"Nous avons coécrit le scénario avec Michel Fessler (La Marche de l’empereur). On a introduit les deux auteurs, René Goscinny : mon père, et le scénariste Jean-Jacques Sempé, le dessinateur. On les a fait dialoguer avec Nicolas. On essaye d’expliquer Le Petit Nicolas par l’histoire intime des auteurs. Le dessin animé va être réalisé avec une technique d’animation extraordinaire : on aura l’impression que le dessin de Sempé est animé. C’est beau et poétique." 

Lucrèce, une petite sœur du petit Nicolas ? 

"Il y a évidemment un air de famille. Je ne peux pas renier mon père. Lucrèce et moi, nous avons été nourries au même humour, à la même façon de traiter les choses, ou l’actualité… Pour être plus sérieuse, j’ai beaucoup, beaucoup lu Le Petit Nicolas parce que je me suis souvent imaginé qu’il me racontait une enfance qu’il n’a pas eu le temps de me transmettre. Je me disais que chez lui, cela se passait comme dans Le Petit Nicolas. Finalement j’ai intégré cette œuvre au plus profond de moi. Et quand la dessinatrice Catel m’a proposé de publier un livre ensemble, c’est sorti sous cette forme-là avec une petite fille, et pas un garçon. Mais finalement, il y a un air de famille. Je l’assume et j’en suis très fière". 

Si le petit Nicolas devait donner un conseil à la jeune Lucrèce ? 

"« Ne te prends pas au sérieux, surtout ! » Parce que dans Lucrèce, j’ai fait apparaître le petit-fils du Petit Nicolas qui a la grosse tête parce que son grand-père était une super star de roman pour enfant. Et Lucrèce le vit très mal : « C’est quoi ce blaireau qui veut être le roi pendant la galette des rois ! » Alors qu’elle veut régner seule. Mais il n’est pas certain qu’elle suive ce conseil."

Avec Catel, Lucrèce et René Goscinny

"J’avais adoré Olympe de Gouge, Benoîte Groult, et Kiki de Montparnasse. Quand j’ai rencontrée Catel, je lui ai proposé de faire un roman graphique sur mon père. Elle a refusé : dans ses livres, elle ne s’intéresse qu’aux femmes ! Plus tard, elle est revenue vers moi pour raconter l’histoire de René Goscinny, mais à travers mes yeux.

Je suis devenue très amie avec elle, et un jour, elle m’a dit : « Tu sais que tu es beaucoup plus drôle que tes romans sinistres maniaco-dépressifs qui parlent tour à tour de mort et de psychanalyse, pourquoi tu n’essaierais pas d’écrire quelque chose de drôle ? » J’ai pensé : « Jamais ! » Il n’est pas question qu’avec le géant de père que j’ai que je mette mes tout petits pas dans ses énormes empreintes. 

Quelques mois plus tard, fidèle à ma maxime préférée (qui est « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis »), qui me permet d’être versatile, je lui ai envoyé par mail les deux premières histoires de Lucrèce qu’elle a illustrées. On a envoyé le tout à Gallimard jeunesse… qui a dit oui ! "

Lucrèce, une collégienne entre deux eaux

"Si Lucrèce avait été un héros masculin ça aurait été compliqué de convaincre Catel. Et moi j’avais envie d’être dans la peau d’une petite fille qui n’en est plus vraiment une. Lucrèce a 11/12 ans, elle a l’âge précis où ces petites filles ont envie d’aller dans la mer glacée de l’âge adulte, mais vite, vite, vite elles se rapatrient sur le sable chaud et réconfortant de l’enfance. C’est de cette tranche d’âge qui dure six mois, qui m’a passionnée que j’ai eu envie de traiter.

Lucrèce adore le cinéma mais n’est pas tendre avec sa mère. Elle pense lui ressembler « en mieux habillée et moins fatiguée ». Pour l’écrire, je me suis servie de ce que j’entends de la bouche de ma fille à la maison."

Lucrèce, un livre écrit… pour les adultes

"Moi, j’écris mes livres jeunesse à hauteur d’adulte pour les adultes. À part le champ lexical que je restreins, pour que mes jeunes lecteurs ne passent pas trop de temps dans un dictionnaire, j’écris pour faire marrer les adultes. Et j’ai la faiblesse de croire que si ça fait rire les parents, les enfants suivront".

Lucrèce, des histoires inspirées, entre autres, par la Comtesse de Ségur !

"La Comtesse de Ségur a dans mon Panthéon intime une place énorme. Ce sont des livres magistralement écrits dans une langue merveilleuse. Ses structures narratives sont exceptionnelles ! "

Sa fille lui réclame des droits d’auteur ! 

"Ma fille m’a récemment réclamé une augmentation d’argent de poche : « On pourrait réévaluer les choses, puisque finalement je suis ta source d’inspiration, comment fait-on pour les droits d’auteur ? Est-ce que je pourrais prendre un agent ? » Nous avons réglé ça ensemble par une séance de shopping (rires). Mais c’est vrai que je l’observe beaucoup pour écrire".

Lucrèce, un livre « Shrek »

"J’ai emmené mes enfants voir tous les films pour eux au cinéma. Je m’ennuyais 99 fois sur 100. Et un jour, j’ai vu Shrek. Je m’étais dit : « si un jour j’écris des livres pour enfants, il faudra que les parents qui les leur lisent s’amusent aussi »."

Aller plus loin

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