Le nouveau roman de David Foenkinos ("Le Mystère Henri Pick", "La Délicatesse") divise les critiques du "Masque & la Plume" : s'il a pu séduire sur le fond (raconter une séparation), il agace fortement sur la forme : multiplication des clichés, répétitions lourdes, surabondance d’adverbes et de notes de bas de page…

Portrait de David Foenkinos
Portrait de David Foenkinos © AFP / Joël Saget

Le livre résumé par Jérôme Garcin

Deux sœurs s’ouvre par une séparation : Mathilde, la trentaine, prof de lettres et fan de L'Éducation sentimentale de Flaubert, apprend de la bouche de son compagnon qu’il la quitte, alors qu’il lui promettait de l’épouser. Etienne a cédé aux avances de son ex, Iris, revenue d’Australie après cinq ans d’absence. Pour Mathilde, c’est un cauchemar. D’autant qu’elle est mise à pied pour avoir giflé un élève. Elle est finalement recueillie par sa sœur, Agathe, dans le petit appartement qu'elle occupe avec son mari Frédéric et leur fille Lili. Le roman est le récit de cette cohabitation risquée et de la terrifiante métamorphose de Mathilde...

Patricia Martin défend le livre

PM : C'est vrai que c'est bien plus énervant de se faire supplanter par une ex, bien plus que par une nouvelle. C'est d'ailleurs ce qui énerve beaucoup notre héroïne. 

Je sens des ondes négatives, de part et d'autres, quelque chose me dit qu'il y en a beaucoup ici qui n'ont pas aimé... Je  vais quand même venir un peu à la rescousse de ce livre. Evidemment, ce n'est pas Anna Karénine. Mais sous couvert de quelques "cucuteries" (c'est vrai que le roman n'en est pas dénué, notamment la toute fin), il y a quand même des scènes qui sont pas mal faites, qui résonnent. 

À certains moments, c'est vrai, c'est plutôt faible, mais sur le glissement, sur le fait qu'on est rejetés hors de soi, qu'on se perd, qu'on ne se reconnaît plus, qu'à un moment la tête ne marche plus, qu'il n'y a plus que l'instinct et qu'on peut ne pas se rendre compte de ses actes ou en tous cas de leurs conséquences… Je trouve que c'est quand même pas mal fait.

Olivia de Lamberterie estime que le sujet est bon mais pas assez travaillé

OL : Je trouve que ce n'est pas un très grand livre mais ce n'est pas non plus un très mauvais livre. 

Le sujet (la séparation) est intéressant, et d'ailleurs, il est au cœur de plein de romans en ce moment. Ce qui est intéressant, c'est que la rencontre aujourd'hui a beaucoup changé, notamment du fait des réseaux sociaux, de Tinder, de tous les moyens qui permettent de rencontrer des gens de manière différente, mais il semblerait que la séparation n'ait pas du tout changé

Et je trouve que c'est un vrai sujet, de raconter comment la séparation contamine ta vie entière, et comment, effectivement, tu deviens fou. Là, l'idée est bonne. Après… le roman est assez plat, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise. C'est un peu banal. 

David Foenkinos passe un peu à côté du sujet qu'il aurait pu faire

Je trouve que Foenkinos a un talent fou, il y a des livres que j'ai adoré, mais là, il faut qu'il bosse !

Jean-Claude Raspiengeas a été très agacé par ce livre

JCR : Ce n'est pas du tout un roman (que les choses soient claires !) c'est un diaporama de clichés

Notre ami Foenkinos, je ne sais pas ce qu'il va devenir par la suite, mais il a un avenir de VRP de lieux communs. Ce ne sont que des lieux communs (QUE des lieux communs !). C'est aussi, dans son activité de VRP, un représentant en adverbes : je crois que c'est celui qui aujourd'hui, dans la production contemporaine de fiction, est celui qui utilise le plus d'adverbes. À toutes les phrases, il y a un adverbe. A mon avis il a une commission là-dessus. C'est un distributeur de "cela". Le sujet de chaque phrase est "cela". Quand on en est à écrire, alors qu'on est chez Gallimard, "cela" à chaque phrase... C'est plein de "ainsi" aussi. C'est le démonstrateur du zéro style

C'est aussi le spécialiste de la redondance : toutes les phrases sont suivies d'une autre qui redit exactement la même chose. Il le répète, il le souligne. 

Il n'a évidemment pas abandonné son tic épouvantable : les notes en bas de page. Si vous voulez gagner du temps, vous allez en librairie et vous regardez les notes en bas de page, et si ça vous convainc de lire le livre, il n'y a pas de souci.

C'est un livre qui est indigne de cette collection blanche. Franchement, Gallimard engage son crédit ! Le lecteur qui est habitué à la collection blanche a l'habitude à une certaine qualité, donc il y a tromperie sur la marchandise !

Arnaud Viviant : "c'est Flaubert qu'on assassine dans cette histoire"

AV : Le problème, c'est qu'en plus, c'est Flaubert qu'on assassine dans cette histoire. N'oublions pas que le personnage principal, Mathilde, professeur de français, fait une fixette sur l'Education sentimentale. Et comme Foenkinos est un romancier subtil, elle va tomber amoureuse d'un Frédéric. 

L'idée, c'est un bovarysme 2.0 au temps des réseaux sociaux et de Tinder, si j'ai bien compris Foenkinos. Ce n'est pas très original, parce que l'amour du temps des réseaux sociaux, ça commence à être pas mal fait. 

Ce qui est très étrange chez Foenkinos, c'est qu'il est réac. Il est là à dire : "le problème, c'est que maintenant les enfants peuvent accéder aux dessins animés avec internet exactement quand ils le désirent alors qu'avant il fallait patienter devant la télévision"… Il y a toute une vision, développée dans les notes de bas de page, sur une douleur moderne, à propos d'Internet, de FacebookFoenkinos est jeune, mais il est déjà vieux dans son appréhension des choses

À propos du style : c'est la littérature du "quelque chose". La première phrase : "Au tout départ, Mathilde perçut quelque chose d'étrange sur le visage d'Etienne" ("perçut quelque chose d'étrange" !). Plus loin je lis "quelque chose d'autonome traversait son expression"… Ce n'est pas possible !

Aller plus loin

Ecoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"Deux s½urs" de David Foenkinos : les critiques du "Masque & la Plume"

📖  Le roman de David Foenkinos est à retrouver chez Gallimard 

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