Kiki de Montparnasse, Benoîte Groult, Olympe de Gouges, Joséphine Baker… Elles ont toutes été dessinées par Catel. « Héroïnes au bout du crayon », une exposition de 300 originaux au Centre Belge de la bande dessinée, rendra hommage au talent de la grande dessinatrice féministe à partir de la mi-juin.

Catel en mai 2018
Catel en mai 2018 © Radio France / AD/France Inter

« Je n’ai pas à me plaindre de discrimination sexiste, je suis une privilégiée, les hommes m’ont plutôt aidée, mais justement ! » La dessinatrice Catel a les yeux (bleu-vert vifs) qui pétillent dès qu’elle parle de son combat pour faire reconnaître les femmes oubliées. 

Pourtant ce jour-là, elle est triste : elle a perdu dans un train son carnet de moleskine sur lequel elle croque le monde… Couronnée par Le Grand Prix Diagonale Le Soir de la bande dessinée quelques jours auparavant, elle sera la première femme honorée par le musée de la BD de Bruxelles. 

De Bretécher à Catel

L’emblématique inventrice des « biographiques », ses biographies dessinées de femmes injustement méconnues (Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges, Joséphine Baker… bientôt Alice Guy, la première réalisatrice et productrice de l'histoire du cinéma), est entrée dans la BD grâce à Bretécher. 

Mais d'une manière insolite. Enfant, Catel dessinait en permanence. Un jour elle est punie parce qu’elle a caricaturé ses professeurs… en cochons. On lui reproche de « faire sa Bretécher ». Un enseignant en mathématiques, pas rancunier, encourage ses parents à la laisser étudier les beaux-arts. 

Née en 1964, Catel se situe aujourd’hui entre l’auteure des Frustrées, Chantal Montellier, et la génération des femmes plus jeunes, parfois venues de l'univers des blogs, dont elle déplore qu’on ait dévalorisé leur travail en parlant de « BD girly ». Le combat est partout.

Après des études aux Arts décoratifs de Strasbourg où elle rencontre Blutch, elle se lance dans l’illustration jeunesse : Lune l’aventuriere, Léo et Léa, Philomène la sorcière… Etudiante, elle ne pensait pas aller vers cette voie. Mais arrivée à Fluide Glacial dans le début des années 1990, elle s’est sentie comme un ovni au milieu de tous ces hommes. Même si les auteurs de BD ne sont pas tous des machos, elle ne trouvait pas sa place quand ils se retrouvaient entre eux.  

De l'illustration jeunesse à la bande dessinée 

Catel entre vraiment dans la BD par... un coup de pied. Un éditeur à qui elle faisait part de son envie de lâcher l’édition jeunesse pour le 9e art lui rétorque sèchement : « c’est trop tard pour la BD, il fallait être tombée dans le chaudron ! » Il n’en fallait pas plus pour la galvaniser. Au début des années 2000, avec Véronique Grisseaux, elle invente Lucie, une BD sur une femme déjà…

Un jour chez ses parents, elle craque. Elle n’est pas comme Marjane Satrapi, il ne lui est rien arrivé d’extraordinaire. Sa mère, qui lui avait fait découvrir les écrits de Benoite Groult à 15 ans, l’encourage à cultiver sa fibre féministe.

En 2007, après sa rencontre avec le scénariste José-Louis Bocquet (« un coup de foudre professionnel, amical puis amoureux »), ils décident de réhabiliter des femmes oubliées pour donner aux petites filles des modèles d’héroïnes auxquelles s’identifier. Ils commencent par publier la biographie de Kiki de Montparnasse, leur première « clandestine de l'Histoire »

Suivent dans la collection « Ecritures » chez Casterman, Olympe de Gouges (rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, cette figure de la Révolution française avait demandé l'égalité entre les sexes et le droit de vote en 1791 !) puis Joséphine Baker… « On s’est aperçu qu’on avait raconté une devise républicaine : la liberté, dans le mode de vie, avec Kiki de Montparnasse; l’égalité, entre les hommes et les femmes, avec Olympe de Gouges; et la Fraternité avec Joséphine Baker, et sa famille recomposée. » Mais comme la féminisation des mots, en particulier des noms de métiers, est un autre combat de Catel, elle préfère parler de « l’adelphité », le terme exact pour inclure les sœurs.

Ce féminisme ne lui pas valu que des compliments. Catel raconte la violence des attaques après la parution de Kiki de Montparnasse qui l’ont conduite à prendre un agent. Une première dans le monde de la BD. 

Aujourd’hui, tout en s’attelant à raconter la vie d’Alice Guy (pionnière du cinéma) et celle de la chanteuse Nico, après avoir illustré les histoires de Lucrèce (« Le Monde de Lucrèce » : un fabuleux Petit Nicolas au féminin d’aujourd’hui) écrites par Anne Goscinny, elle dessine la vie de René Goscinny et de sa famille. Elle ne voulait pas raconter l’histoire d’un homme, et encore moins celle d’un monument du 9e art mais la fille du scénariste d'Astérix a su trouver les mots.  

L’exposition à Bruxelles sera l’occasion de mesurer l’évolution de son dessin. Son trait fin, souple, dynamique souvent joyeux - peut-être un reste de sa période d'illustratrice pour la jeunesse - sait parfaitement s’adapter. A chaque « biographique », par exemple elle a emprunté au style de l’époque : la gravure du XVIIIe siècle pour Olympes de Gouges, l'affichiste Paul Colin pour Joséphine Baker, l’école de Paris et Jean Cocteau pour Kiki de Montparnasse car dit- elle, « le style est une vraie écriture ».

►►► Plus d'informations sur l'exposition Catel : « Héroïnes au bout du crayon », une exposition de 300 originaux au Centre Belge de la bande dessinée à partir du 19 juin.

Regarder la leçon de dessin de Catel 

Comment dessiner Joséphine Baker ? 

ECOUTER | Catel dans Jour de Fred sur Benoîte Groult

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