Aspirine le personnage de la série Grand vampire (Delcourt) de Joann Sfar interrompue il y a 20 ans, est de retour dans un album au dessin vif qui croque la rage adolescente avec justesse. L’occasion d’une rencontre avec son auteur.

Détail de la couverture d'"Aspirine" de Joann Sfar
Détail de la couverture d'"Aspirine" de Joann Sfar © Rue de Sèvres

La vampire Aspirine n’en peut plus d’être adolescente depuis 300 ans. Enervée, elle tue beaucoup, même pour une suceuse de sang… Dans son univers assassin, elle épargne un seul garçon Ydgor… Explications avec son créateur, Joann Sfar.

L’adolescence, un bon moyen pour parler d’aujourd’hui

Joann Sfar : "J’ai inventé ce personnage qui correspond aussi à mes propres aspirations. Un auteur choisit son âge et son genre quand il commence à écrire quelque chose. Ce personnage de vampire adolescent plein de colère me parait être un bon véhicule pour parler d’aujourd’hui

Je ne suis pas spécialiste de l’adolescence, mais souvent les jeunes ont l’impression que leur état inconfortable ne va jamais passer et que personne ne les comprend. J’essaye de traiter ce sujet sans ironie, en étant de plain pied avec Aspirine. "

La jeunesse contemporaine est admirable

Joann Sfar : "La nouvelle génération est brillante. Elle a envie de dévorer l’existence, mais on lui propose peu de choses. J’ai la chance d’être professeur aux Beaux-Arts depuis deux ans et j’observe mes propres enfants. Ils font preuve d’une vraie curiosité, d’une intelligence… Mais ils ont l’impression d’arriver dans un monde fini, et sont désespérés par les conflits dont ils héritent.

La colère d’Aspirine existe chez beaucoup de jeunes, mais ils ne l’expriment pas toujours. Je me retrouve dans cette rage contemporaine. Mais surtout la grande question c’est : « comment on s’est retrouvé là ? ». J’essaye de raconter ça. " 

Jouer avec ces personnages

Détail d'"Aspirine" de Joann Sfar
Détail d'"Aspirine" de Joann Sfar / Rue de Sèvres

Joann Sfar : "Ado, j’étais un timide qui se planquait beaucoup.  Souvent quand on embrasse la profession de dessinateur, c’est qu’il y a en soi quelque chose de renfermé. Je ne suis pas l’un des personnages. Ça fait longtemps que je fais des livres: je n’en suis plus à m’exprimer avec tel ou tel personnage.

Mes personnages sont comme des jouets. A un moment ils me manquent. Je les mets ensemble, je les regarde faire et je vois où ils vont. Mais s’il y a un personnage auquel je m’identifie dans ce livre, c’est Aspirine.  Je ne lui ressemble pas, mais quand je la mets en scène je n’ai pas à réfléchir: ce qu’elle fait me vient spontanément. "

Le professeur de philosophie dans Aspirine

Joann Sfar : "La philo, à l’adolescence, nous apparait comme quelque chose de magique. Or si on a étudié la philo, ou si on l’enseigne on sait qu'elle est l'expression du doute. Et il n’y a rien de plus frustrant quand on essaye d’enseigner le doute d’avoir en face de soi des individus pleins de certitudes ou de vérités qu’ils vont trouver parfois dans le fanatisme religieux. Elle est difficile à tenir la chaire du philosophe aujourd’hui ! "

Un dessin qui a évolué avec la confrontation à l’animation

Joann Sfar : "La question du mouvement est très présente dans Aspirine. C’est vrai que l’animation (Joann Sfar travaille sur le long métrage Petit Vampire qui sortira en avril 2019, ndlr) m’influence beaucoup, et de plus en plus. Les animateurs ne dessinent pas du tout comme moi, et tout en essayant de préserver ma manière de faire des BD, j’ai appris à les écouter. 

Si à un moment, un mouvement m’intéresse, je le traite. Même s’il n’est pas essentiel pour l’histoire, ça va permettre de créer un souvenir dans l’œil du lecteur. Quand le lecteur a le sentiment que ça bouge alors que c’est inanimé sur le papier, c’est une espèce de victoire.

J’essaye de faire un dessin très rapide mais qui reste attrayant pour les ados. J’ai voulu éviter de faire un Paris de carte postale, et qu’Aspirine donne des coups de rangers partout. Sans tomber dans l’abstraction, il faut quand même qu’on la voit bien. "

L'essentielle cause des femmes

Détail d'"Aspirine" de Joann Sfar
Détail d'"Aspirine" de Joann Sfar / Rue de Sèvres

Joann Sfar : "Je reste très universaliste, et je ne crois pas au morcellement des luttes et des injustices. Cela étant, le statut de la femme est la cause essentielle aujourd’hui. Elle est d’autant plus importante qu’à mes yeux, elle est mal défendue. J’aime beaucoup les pessimistes en colère ça m’a beaucoup plu d’en mettre une en scène. "

La rencontre de deux solitaires

Joann Sfar : "Aspirine en veut à tout le monde et pas seulement aux hommes. A un moment elle s’attaque à une bande de gars, et elle leur précise bien que ce n’est pas pour ça. Elle ne rend pas justice mais laisse éclater sa colère. Ydgor (le personnage masculin, son ami, ndlr) échappe à tout ça parce qu’il n’a aucun des attributs caricaturaux des hommes. Il est discret, dans son monde et il ne veut pas qu’on l’embête. Ce livre est la rencontre de deux solitaires, deux nihilistes. Au-delà de la relation homme/femme, ce sont deux personnages qui se demandent ce qu’ils font là. C’est la grande question de l’adolescent qui influe sur toute l’existence. Eux deux, ne le savent pas davantage, mais quand ils sont ensemble, ils vont mieux. "

Un auteur moins présent sur les réseaux sociaux

Joann Sfar : "Je parle moins parce que les sujets publics n’ont pas changé. J’ai écrit beaucoup et pendant de longs mois après les attentats du 13 novembre 2015  sur ce qui était en jeu dans l’espace public. Sur la laïcité, le danger de radicalisation dans tous les camps. J’ai l’impression que j’ai dit ce que j’avais à dire et que depuis trois ou quatre ans, on patine. Je préfère donc me plonger dans la fiction, et réserver mes sorties aux choses qui me paraissent importantes.

Je me suis exprimé récemment sur le statut des auteurs, parce qu'on est en train de tuer une profession - sans malveillance, sans le faire exprès. 

#auteursencolère #quiale06duPresident?

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#auteursencolère

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#auteursencolère#mercibeaucoup

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Et si on m’interrogeait sur la disparition de France 4 de la TNT, qui est la seule chaine qui faisait des programmes animés de qualité pour enfants, je dirais que je ne suis pas content.

Et pour le reste, quand je passe trop de temps sur les réseaux sociaux, c’est que je n’arrive pas à dessiner, ce qui n’est jamais bon. "

Le réel plutôt que le virtuel

Joann Sfar : "Quelque chose qui me touche et dont je ne parle jamais c’est le suicide, l’envie de ne plus vivre. L’incapacité à comprendre ce qu’il y a de bien sur cette planète est très répandu. Je vois aussi beaucoup de jeunes gens qui restent enfermés, ils sont derrière l’écran, ils ne sortent pas, ils fréquentent de moins en moins de monde. Il peut y avoir une morbidité sans mort dans notre société. Je vois un échec collectif là-dedans.

Je ne vais pas sortir les phrases de nos grands-mères, qui disaient d’aller jouer dans le jardin plutôt que de regarder la télévision, mais c’est quand même cette question-là que je pose : est-ce que des gens qui ont une relation sur Skype ont une vraie relation ? Est-ce que se croiser en vrai n’apporte pas un surcroît de joie ? Je ne joue pas au vieux con qui dit : "Internet, c’est moche". Je dis juste que dans une vraie rencontre on emporte de la joie, du souffle, on va aimer, la rue, le jardin où on s’est rencontrés. Devenir pur esprit, se parler juste à travers un écran, ça peut être l’assurance de beaucoup de tristesse après coup. C’est un sujet qui me tient beaucoup à cœur. "

Faire des livres pour se convaincre du bienfait d’être mortel

Joann Sfar :  "Oui, dans Aspirine, il est peut-être question de l’angoisse face au temps. Quand j’étais enfant le rabbin de Nice disait : 

Le judaïsme est la seule religion où la mort est considérée comme un scandale. 

Et c’est vrai. J’ai été élevé dans cette tradition-là. On ne croit pas qu’après c’est un monde meilleur. J’aimerais bien qu’on soit immortels, mais comme ce n’est pas le cas, il faut bien faire des livres pour expliquer aux gens qu’un jour on ne sera plus là."

La Leçon de dessin de Joann Sfar

Comment dessiner Aspirine ? 

Aspirine de Joann Sfar est paru chez Rue de Sèvres. Il publiera à la rentrée le second tome de L’ancien temps chez Gallimard, et Paris sous les eaux, un recueil d’une cinquantaine d’aquarelles sur la capitale chez le même éditeur.

Planche d'"Aspirine" de Joann Sfar
Planche d'"Aspirine" de Joann Sfar / Rue de Sèvres
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