Lewis Trondheim publie le 13e volume de son autobiographie dessinée. Une démarche introspective proche du journal intime, débutée il y a 25 ans. L’occasion unique de voir un auteur mûrir. Nous lui avons demandé d’en commenté trois passages.

Détail d'une planche des "Petits riens", "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" de Lewis Tronheim
Détail d'une planche des "Petits riens", "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" de Lewis Tronheim © Collection Shampoing chez Delcourt

Lewis Trondheim commente : "Un paysage triste"

Lewis Trondheim : "J’aime bien me poser à un endroit pour dessiner pendant une heure, une heure et demie. Là, je me suis assis au bord de la plage à l’abri des pins maritimes. Ce qui m’intéressait, c’était de dessiner ces arbres avec les racines… Le sable recule, se fait aspirer par la mer et découvre les racines. On a l’impression que les troncs sont en suspension. C’est une mer turquoise, c’est censé être le paradis et, en même temps, on se rend compte que la plage va disparaître, et que les arbres vont mourir aussi. Cette tristesse est aussi liée à mon état intérieur du moment : c'était le jour où Gotlib est mort. Je n’y ai pas pensé sur le coup. J’avais entendu l’information, mais j’ai mis du temps avant d’être triste. La tristesse est arrivée de manière inconsciente dans ce dessin."

Page des "Petits riens", "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" de Lewis Trondheim
Page des "Petits riens", "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" de Lewis Trondheim / Collection Shampoing chez Delcourt

Lewis Trondheim commente : "Vieillir ce n’est pas devenir sage"

Lewis Trondheim : "La première fois que je suis allé à la Réunion, j'avais 40 ans. Avec des amis, on avait décidé de faire un trek. J’en avais bavé. Cinq ans plus tard, en meilleure condition physique, et avec quelques kilos en moins je me suis attaqué au même sommet sans problème. Cette fois-ci à quelques jours de mon anniversaire, je vois qu’il y a des nuages, qu’il fallait deux heures trente pour atteindre le sommet.

Les nuages, ça veut dire qu’on on ne voit rien, qu’il fait humide, et froid… Je ne me voyais pas marcher cinq heures dans le froid en risquant de me perdre. J’ai rebroussé chemin. Donc, vieillir ce n’est pas devenir sage, c’est devenir peureux ! Cinquante-deux ans, ce n’est pas vieux, mais j’aime bien être conscient de ce que je vis, de ce que je vois, de ce que je deviens. Voir mon âge, en être conscient, me permet de ne pas me réveiller à 60 ans en me disant : « mais qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? ». La conscience de l’instant présent nous accompagne et plus tard, on se souvient qu’on a profité de cette vie.

Graphiquement, petit à petit, je me rajoute des rides, ou des poches sous les yeux. Si un jour je dois marcher avec une canne, je dessinerai la canne. J’étais déjà chauve il y 15 ans… Ça, ça ne bouge pas ! Le dessin ne change pas. J’ai changé d’outil. Je dessinais à l’aquarelle, mais je trouvais les couleurs fades. J’ai donc opté pour des encres plus vives. Avant je dessinais au stylo feutre, maintenant, j’ai trouvé un stylo plume que je peux remplir avec de l’encre de chine, qui vient du Japon, qui ne bouche pas les stylo, sur laquelle je peux mettre de l’eau et des couleurs… Et le noir est plus profond."

Planche des "Petits riens", "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" de Lewis Trondheim
Planche des "Petits riens", "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" de Lewis Trondheim / Collection Shampoing chez Delcourt

Lewis Trondheim commente : "Et je dois sauver des personnes… "

Lewis Trondheim : "On est revenu d’une promenade dans le cirque de Cilaos. Sur la route, il y avait eu des chutes de pierres. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la voiture va faire un écart, que si elle va vite, elle va peut-être projeter un caillou sur un piéton… 

Quand j’étais petit, ma mère, m’a dit : « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». J’ai pris conscience de manière aigüe que les autres existent. L’existence des autres n’est pas rien. Les cailloux, si je suis à coté, je vais les pousser… Et je vais contribuer à éviter un accident. Peut-être que c’est très égoïste que j’ai fait ça pour moi, pour avoir ma conscience tranquille. Mais peut-être que finalement je ne suis pas un grand misanthrope, comme je peux donner à le faire penser."

Planche des "Petits riens", "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" de Lewis Trondheim
Planche des "Petits riens", "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" de Lewis Trondheim / Collection Shampoing chez Delcourt

Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel, 8e volume des Petits riens de Lewis Trondheim est paru dans la collection Shampoing chez Delcourt. Il publie aussi Je vais rester avec Hubert Chevillard chez Rue de Sèvres.

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