Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil publient "L’Âge d’or " dans la collection Aire Libre chez Dupuis à la rentrée, une magnifique saga médiévale et utopiste en BD. Une histoire pleine de souffle, superbement dessinée pour faire passer un message politique d’émancipation, d’égalité et de partage.

Détail de la couverture de "L'Âge d'or" de Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa dans la collection Aire libre
Détail de la couverture de "L'Âge d'or" de Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa dans la collection Aire libre © Dupuis

L’occasion d’une rencontre avec les deux auteurs.

Comment se lance-t-on dans un tel projet ? 

Cyril Pedrosa : J’ai commencé à dessiner des portraits d’une princesse avec l’idée vague d’une histoire d’aventure très classique… Au même moment Roxanne voulait écrire sur l’utopie politique. On a envisagé un temps de faire un livre sur l’histoire de la gauche au XXe siècle. Mais on a craint d’ennuyer tout le monde, et puis ça a déjà été fait… Roxanne a eu l’idée de fondre ces deux sujets : prendre cette histoire de princesse et d’en faire une fable politique. 

Après l’autobiographie et l’intime, voici la fable politique avec un nouveau type de dessin au décor non réaliste, foisonnant... 

Cyril Pedrosa : Depuis Portugal, j’aime bien essayer de trouver une forme graphique qui soit adaptée à l’histoire. Cela fait partie de notre travail d’auteur de s’interroger sur le vocabulaire graphique, de faire en sorte qu’il soit le plus juste possible par rapport à ce qu’on est en train de raconter. 

Roxanne Moreil : Avant Les Equinoxes et Portugal, Cyril a dessiné Trois ombres. Avec L’Âge d’or, il revient à ce type de dessin. Notre bande dessinée est une Fable. Elle est située dans un univers moyenâgeux, fantastique… Mais ce n’est une BD historique. On l'a construite en se racontant l’histoire à voix haute et en rebondissant chacun sur l’idée de l’autre. On n’avait pas d’idée formelle avant de se mettre à écrire. 

Pourquoi avoir choisi le Moyen-âge ?

Cyril Pedrosa : On se demandait comment parler à voix haute et audible de l’utopie. L’idée qu’on a le droit d’imaginer que le monde puisse être autrement. Comment faire un monde qui corresponde davantage à nos souhaits ? C’est difficile de dire ça aujourd’hui. Depuis un petit moment d’ailleurs… A chaque fois qu’on en parle, on nous rétorque de manière caricaturale : « Tu veux la Corée du nord ? »

Nous ne pensions pas y arriver si notre histoire avait été située dans notre monde contemporain. Nous sommes enfermés dans nos perspectives un peu tronquées, dans nos échecs (de la gauche, et de l’extrême gauche…) qui nous empêchent de croire pour l’instant qu’autre chose est possible. En réfléchissant à cette histoire, on s’est dit qu’en parlant du monde médiéval, on parlerait d’un monde disparu. Et que ça nous permettrait de tricoter l’histoire d’aventure dont nous avions envie…

Pourquoi fallait-il qu’il y ait absolument de l’aventure ? 

Cyril Pedrosa : On a toujours en tête l’idée qu’il y ait du souffle. On a mis des cavalcades, et on a voulu que ça aille vite pour se faire plaisir aussi. On jubilait parfois dans l’écriture. Comme des enfants, on se disait : « il pourrait se passer ça, ou ça » … On a écrit plein de versions de l’histoire et au fur et à mesure, on a peaufiné en repérant des petits ventres mous. On l’a repris plein de fois en essayant de densifier de mettre du rythme.

Quelles sont vos principales influences ? 

Cyril Pedrosa : C’est éclectique... Il y a le court roman Michael Kohlhass, de Kleist (où un seigneur se révolte pour obtenir justice, ndlr) pour le chœur des paysans, on pensait à un auteur qui n’a rien à voir : Shakespeare. Et, parfois, à Dumas…

Qu’est-ce qui  a été compliqué dans le récit ?

Roxanne Moreil : De garder le fil de l’aventure sans perdre de vue notre propos politique. Parfois l’aventure prenait trop le pas. Parfois c’était l’inverse. Le discours politique tordait un petit peu trop l’histoire et la rendait ennuyeuse. L’essentiel du travail était de rechercher l’équilibre. 

Tilda est une femme, or au Moyen-Age, les femmes n’ont pas souvent le pouvoir

Roxanne Moreil : C’était très important que ce soit une femme et que le récit comprenne des femmes. On voulait écrire un livre féministe. Tilda est à part. Fille de roi, elle est amenée à avoir le pouvoir, mais il faut qu’elle trouve sa place. Et cela passe par beaucoup d’égarement et d’erreurs. Tilda contient beaucoup de violence y compris vis-à-vis d’elle-même. Elle est un idéal.

Les autres personnages jouent également un rôle important...

Cyril Pedrosa : On a mis un an à écrire le scénario pour enrichir nos personnages. Chacun illustre un rapport au monde, une place sociale et une pensée politique sans verser dans la caricature. 

Bertil, c’est l’homme du peuple qui ne bénéficie d’aucun privilège. C’est le révolutionnaire, celui qui n’a pas de certitude, qui accepte d’apprendre. Et de remettre en question ce qu’il est et sa manière de penser. Avec Tilda, à priori leurs destins n’ont rien en commun. Ils ne devraient pas se croiser normalement, mais par un coup du sort, ils ont grandi ensemble. Leur différence va les faire réagir différemment. Bertil et Tilda essayent de comprendre leur destin. Mais Bertil peut-être à cause de sa condition d’origine a peut-être plus de capacités pour voir et comprendre ce qui va se passer autour de lui. Il comprend mieux que Tilda pourquoi le peuple est en colère, et qu’il veut détruire ce monde. Ils sont en désaccord mais se retrouvent. 

Tankred est un social-démocrate avant l'heure  qui pense que oui, le monde est cruel, mais nous ne pourrons pas le changer, juste imaginer des petits aménagements pour le rendre moins douloureux. Il pense qu’il y a toujours eu des inégalités entre les gouvernants et les gouvernés et qu'il n’y a pas de raison pour que cela change. Malgré tout, c’est un homme bon.

Hellier est comme Bertil, jeune. Aujourd’hui, c’est un homme plus mûr qui a avancé dans sa pensée, un révolutionnaire théorique. Certes, il agit, mais il a construit intellectuellement la révolution en amont. Bertil est en réaction par rapport à ce qui se passe autour de lui. C’est un précurseur de Lénine, il a créé les conditions de la révolution. 

Graphiquement, où êtes-vous allé piocher ? 

Cyril Pedrosa : Dans beaucoup de registres. Forcément, quand on dessine on restitue des choses que l’on a vues. Au début, je suis allé chercher des choses spécifiques chez Brueghel : du vocabulaire graphique, de l’ambiance médiévale et des saynettes vivantes. Ses tableaux, c’est un monde qui s’ouvre. C’est une fenêtre sur un autre monde, une autre époque. On voit des gens qui s’animent, qui vont chercher de l’eau, qui ont leur trois bécasses attachées à leur ceinture parce qu’ils les ont braconnées en forêt… Pour les décors, je me suis inspiré des Alpilles, des sites archéologiques des Alyscamps (à Arles, ndlr) et du Glanum (près de Saint-Rémy de Provence, ndlr)… J'ai cherché également dans mes souvenirs de maisons à colombage, de tapisseries, de motifs ornementaux et j'ai affiné les détails grâce au web.

La difficulté graphique est d’utiliser ces références sans se laisser enfermer dedans. Faire référence en permanence à un univers graphique médiéval crée une distance. Au Moyen-âge, il n’y a pas de perspective, la taille des personnages varie en fonction du rang social… Ce ne sont plus nos codes du tout. C’est très intéressant, mais dans l’histoire parfois, on a besoin qu’il ait le plus de proximité possible entre le lecteur et le personnage. La difficulté à ce moment-là dans le dessin c’est de glisser quelque chose de plus traditionnel, de plus classique pour aller parfois dans la bizarrerie. 

Comment dessinez-vous ? 

Cyril Pedrosa : De manière classique : crayonné-encré à la plume ou au pinceau sur du papier. Après ces dessins en noir et blanc sont numérisés. Il m’a fallu une bonne cinquantaine de pages avant de trouver les bons outils. Je me suis rendu compte qu’il fallait que je mette beaucoup d’indications dans le dessin, beaucoup de matière. Ce sont des dessins en noir et blanc, mais qui ne sont pas là pour indiquer la lumière. Il n’y a pas d’enjeu d’équilibre, ce n’est pas une planche de Munoz où les noirs et blancs sont parfaitement composés dans la page. Là, pas du tout. C’est du noir, parce que je sais qu’après tous ces traits noirs deviendront des traits en couleurs. Donc, il faut que j’aie le plus de texture, de matière. Je dessine beaucoup. Je dessine les écorces des arbres. Les fleurs… Je mets du trait partout. Le plus possible. Et, au moment de la numérisation, tous les traits en couleurs grâce à la magie de Photoshop. J’essaye de les traiter comme de la broderie avec l’idée de traits lumineux sur fond foncé. Ça, c’est l’idée générale. Après dans les faits, ça change en fonction des séquences Comme le dessin est très orné, j’ai essayé de faire en sorte qu'il soit très riche visuellement pour que ce soit féérique.

Pourquoi la féérie ? 

Cyril Pedrosa : Il fallait que ce soit beau. Je voulais que l’idée de ces personnages qui construisent un monde meilleur soit séduisante. Le récit d'aventure est un atout: je voulais que les lecteurs nous suivent jusqu’au bout. Et qu’ils entendent : nous sommes en train de vous dire que le monde pourrait être différent si nous essayions de faire autrement. Et même s’ils n’ont pas envie qu’on leur raconte cette histoire, ils doivent pouvoir se faire attraper. Et la lire jusqu’au bout. 

Comment dessiner L'Âge d'or ? 

La leçon de dessin de Cyril Pedrosa

L'Âge d'or de Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa dans la collection Aire Libre chez Dupuis paraîtra le 7 septembre

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